Transplantée

10 novembre 2009

Cela n’a pas été une mince affaire de me décider à partir. Ça non. Bien que très amoureuse de la Bretagne depuis l’enfance, je n’avais jamais vécu à plus de quelques kilomètres du Périph’ ; banlieusarde, d’abord, puis le saut dans le vrai Paris, en 2001, sur la Butte. « Pour ne plus jamais la quitter », étais-je sur le point d’écrire spontanément. Et pourtant… Pour être plus précise, donc : avec le sentiment immédiat et aigu que c’était pour ne plus jamais la quitter.

Sur la Butte-aux-Cailles, tout a été dit par quelqu’un d’autre, et je ne saurais trouver de meilleurs mots que ceux-là.

Pas d’autre mot pour expliquer quel déchirement ce fut, non pas seulement de partir, mais aussi d’en prendre soi-même la décision quand rien n’y obligeait vraiment ; de laisser l’idée du départ faire son chemin, et puis de finir par signer là en-bas, lu et approuvé, de son propre chef. Rester était aussi nécessaire qu’impossible ; partir, précisément l’inverse.

Je n’ai jamais été une aventurière ; ou plutôt si, l’aventurière du coin de la rue, qui s’émerveille des petits riens, qui n’a pas besoin d’aller voir loin ailleurs si l’herbe y est plus verte, qui ne s’ennuie jamais dans la familiarité, et qui pourtant (et justement parce que) elle ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Le petit détail, la petite nouveauté incongrue, ou poétique, qui fait du familier une constante découverte. J’ai vécu les dix-sept premières années de ma vie dans la même maison, et j’y étais bien. Jusqu’à détester le moindre déplacement de meuble. C’était mon cocon, mon espace, le familier, le rassurant, le nid, la sécurité.

Il n’y a pas de souvenir sans lieu.

Puis, un peu ballottée, et enfin la Butte. Huit ans sur la Butte, les années importantes, les amis qui comptent, et réciproquement. La liberté, aussi, l’autonomie. J’y ai insidieusement mais volontairement pris une poignée d’habitudes ; j’en suis devenue l’habituée. J’aime faire partie des meubles, que ma présence se remarque bien moins que mon absence. J’aime le nouveau par petites touches.

Alors, pourquoi partir ? Parce qu’il ne pouvait pas en être autrement, peut-être ? L’idée de quitter Paris, après m’avoir parue incongrue (voire comique) pendant des années, s’est progressivement glissée dans les lézardes laissées par les amours perdues, la santé en fuite, la fatigue qui s’installe plus insidieusement encore que les habitudes, la thèse qui finit, l’ambition qui complote avec les vieux rêves. La plaisanterie du départ est devenue horizon possible, concret, et soudainement effrayant une fois dépourvue de la protection de l’humour. Il est parti, et je ne pouvais plus vivre dans les murs qui avaient abrité l’amour que je lui portais, à lui ou à la personne que je le croyais être. Les murs suaient la souffrance et le mensonge. Le rythme effréné des pas des parisiens laissait la fatigue s’accumuler, ce rythme que mes propres pieds ne pouvaient plus suivre, sans d’autre espoir de répit que le départ. Paris, la ville des embouteillages piétons, la ville des gens qui marchent dans les escaliers mécaniques. Mon rêve d’enfant, être docteur, parti dans sa réalisation même, et ce moteur maudit, vivace et inépuisable de poursuivre une vocation. Ne pas abandonner le seul désir qui ne m’a jamais abandonnée. Chercher, en faire mon travail, ma subsistance, ma « raison sociale » au sens le plus littéral.

Partir, impossible mais nécessaire, difficile mais indispensable, quelque chose entre les deux, entre le trop et le rien, le possible et le devoir, l’infaisable et l’interdit.

Alors, je suis partie. J’ai commencé par le décider. Puis je l’ai fait. Avec une soirée de (presque) adieux (presque) dans les formes. Mais qui avait, en fait, un petit goût d’avenir, sans que je m’en rende forcément compte. Avec beaucoup de soirées à regarder les cartons vides de travers du coin de l’Å“il, à me dire que peut-être en les ignorant, le déménagement finirait par devenir une idée éthérée qui se dissoudrait dans la négligence et ne se réaliserait jamais ? Le moment de partir est cependant arrivé. Pour de vrai, comme disent les enfants, et à vrai dire, les adultes n’ont pas de meilleur moyen de le dire. Sauvé par les bonnes fées du déménagement, qui se reconnaîtront, ça s’est passé. Bien, mal, je ne sais pas, mais ça s’est passé.

Et, très rapidement, contre toute attente consciente ou avouée, j’ai ressenti une forme de familiarité. On m’avait dit : les deux premières semaines, c’est facile, c’est un peu comme des vacances. Je voulais bien le croire. Mais en fait, ça fait trois mois déjà. Ce que je ne voulais pas quitter, je le reconstitue autour de moi, et cela semble à portée de main. La familiarité qui permet de se repérer dans la ville sans plan, comme une sorte d’intuition, de compréhension tacite entre les rues et les pieds. Trouver joli ce sur quoi le regard se pose. Dénicher des endroits chouettes qu’on a envie de faire découvrir à d’autres. Établir ses quartiers, son bar préféré, sa table préférée dans le bar, dire bonjour au serveur, être salué par les piliers du comptoir, ne plus avoir à passer commande. Progressivement, s’approprier le décor jusqu’à en faire discrètement partie.

Pas plus que je n’ai la main verte, je ne pensais avoir le pied apte à s’acclimater à un nouveau sol, je craignais de dépérir loin de mon substrat de toujours. Je suis peut-être une plante moins fragile qu’il n’y paraît. En tous cas, ce Rennes-là qui m’a accueillie, j’ai bien envie d’y enfouir quelques racines… avec cette envie, (peut-être plus attachée à mon tempérament qu’à l’endroit où il s’exerce, finalement…) de ne plus en repartir.

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