Archive pour la catégorie Alambic à théories fumeuses

Transplantée

Mardi 10 novembre 2009

Cela n’a pas été une mince affaire de me décider à partir. Ça non. Bien que très amoureuse de la Bretagne depuis l’enfance, je n’avais jamais vécu à plus de quelques kilomètres du Périph’ ; banlieusarde, d’abord, puis le saut dans le vrai Paris, en 2001, sur la Butte. « Pour ne plus jamais la quitter », étais-je sur le point d’écrire spontanément. Et pourtant… Pour être plus précise, donc : avec le sentiment immédiat et aigu que c’était pour ne plus jamais la quitter.

Sur la Butte-aux-Cailles, tout a été dit par quelqu’un d’autre, et je ne saurais trouver de meilleurs mots que ceux-là.

Pas d’autre mot pour expliquer quel déchirement ce fut, non pas seulement de partir, mais aussi d’en prendre soi-même la décision quand rien n’y obligeait vraiment ; de laisser l’idée du départ faire son chemin, et puis de finir par signer là en-bas, lu et approuvé, de son propre chef. Rester était aussi nécessaire qu’impossible ; partir, précisément l’inverse.

Je n’ai jamais été une aventurière ; ou plutôt si, l’aventurière du coin de la rue, qui s’émerveille des petits riens, qui n’a pas besoin d’aller voir loin ailleurs si l’herbe y est plus verte, qui ne s’ennuie jamais dans la familiarité, et qui pourtant (et justement parce que) elle ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Le petit détail, la petite nouveauté incongrue, ou poétique, qui fait du familier une constante découverte. J’ai vécu les dix-sept premières années de ma vie dans la même maison, et j’y étais bien. Jusqu’à détester le moindre déplacement de meuble. C’était mon cocon, mon espace, le familier, le rassurant, le nid, la sécurité.

Il n’y a pas de souvenir sans lieu.

Puis, un peu ballottée, et enfin la Butte. Huit ans sur la Butte, les années importantes, les amis qui comptent, et réciproquement. La liberté, aussi, l’autonomie. J’y ai insidieusement mais volontairement pris une poignée d’habitudes ; j’en suis devenue l’habituée. J’aime faire partie des meubles, que ma présence se remarque bien moins que mon absence. J’aime le nouveau par petites touches.

Alors, pourquoi partir ? Parce qu’il ne pouvait pas en être autrement, peut-être ? L’idée de quitter Paris, après m’avoir parue incongrue (voire comique) pendant des années, s’est progressivement glissée dans les lézardes laissées par les amours perdues, la santé en fuite, la fatigue qui s’installe plus insidieusement encore que les habitudes, la thèse qui finit, l’ambition qui complote avec les vieux rêves. La plaisanterie du départ est devenue horizon possible, concret, et soudainement effrayant une fois dépourvue de la protection de l’humour. Il est parti, et je ne pouvais plus vivre dans les murs qui avaient abrité l’amour que je lui portais, à lui ou à la personne que je le croyais être. Les murs suaient la souffrance et le mensonge. Le rythme effréné des pas des parisiens laissait la fatigue s’accumuler, ce rythme que mes propres pieds ne pouvaient plus suivre, sans d’autre espoir de répit que le départ. Paris, la ville des embouteillages piétons, la ville des gens qui marchent dans les escaliers mécaniques. Mon rêve d’enfant, être docteur, parti dans sa réalisation même, et ce moteur maudit, vivace et inépuisable de poursuivre une vocation. Ne pas abandonner le seul désir qui ne m’a jamais abandonnée. Chercher, en faire mon travail, ma subsistance, ma « raison sociale » au sens le plus littéral.

Partir, impossible mais nécessaire, difficile mais indispensable, quelque chose entre les deux, entre le trop et le rien, le possible et le devoir, l’infaisable et l’interdit.

Alors, je suis partie. J’ai commencé par le décider. Puis je l’ai fait. Avec une soirée de (presque) adieux (presque) dans les formes. Mais qui avait, en fait, un petit goût d’avenir, sans que je m’en rende forcément compte. Avec beaucoup de soirées à regarder les cartons vides de travers du coin de l’œil, à me dire que peut-être en les ignorant, le déménagement finirait par devenir une idée éthérée qui se dissoudrait dans la négligence et ne se réaliserait jamais ? Le moment de partir est cependant arrivé. Pour de vrai, comme disent les enfants, et à vrai dire, les adultes n’ont pas de meilleur moyen de le dire. Sauvé par les bonnes fées du déménagement, qui se reconnaîtront, ça s’est passé. Bien, mal, je ne sais pas, mais ça s’est passé.

Et, très rapidement, contre toute attente consciente ou avouée, j’ai ressenti une forme de familiarité. On m’avait dit : les deux premières semaines, c’est facile, c’est un peu comme des vacances. Je voulais bien le croire. Mais en fait, ça fait trois mois déjà. Ce que je ne voulais pas quitter, je le reconstitue autour de moi, et cela semble à portée de main. La familiarité qui permet de se repérer dans la ville sans plan, comme une sorte d’intuition, de compréhension tacite entre les rues et les pieds. Trouver joli ce sur quoi le regard se pose. Dénicher des endroits chouettes qu’on a envie de faire découvrir à d’autres. Établir ses quartiers, son bar préféré, sa table préférée dans le bar, dire bonjour au serveur, être salué par les piliers du comptoir, ne plus avoir à passer commande. Progressivement, s’approprier le décor jusqu’à en faire discrètement partie.

Pas plus que je n’ai la main verte, je ne pensais avoir le pied apte à s’acclimater à un nouveau sol, je craignais de dépérir loin de mon substrat de toujours. Je suis peut-être une plante moins fragile qu’il n’y paraît. En tous cas, ce Rennes-là qui m’a accueillie, j’ai bien envie d’y enfouir quelques racines… avec cette envie, (peut-être plus attachée à mon tempérament qu’à l’endroit où il s’exerce, finalement…) de ne plus en repartir.

Hydrociliée

Mardi 8 septembre 2009

Il paraît que les filles le font beaucoup. Il paraît que les garçons le font peu, et se cachent pour le faire. il paraît que les filles ne peuvent pas se retenir. C’est ce que l’hétéropatriarcat nous apprend, tellement bien qu’on finit par y croire, tellement bien que cela s’avère ; aliénation intériorisée.

J’en ai connu, pourtant, des garçons qui faisaient couler l’eau de leurs cils. Beaucoup même, telle une écluse qui s’ouvre, toutes vannes débrayées, de forces trop longtemps retenues par des barrières qui finissent par céder sous le trop.

Moi, je ne pleurais pas beaucoup, pour ainsi dire jamais, et toujours sans public, quand cela s’avérait néanmoins incontenable.  Peut-être déjà engagée contre les clichés de la féminité qui sont le contraire même de la féminité ; peut-être, déjà, dans le pressentiment qu’être forte et paraître telle serait bientôt mon passeport, ma signature et ma survie.

Et pourtant, il y a tant de façons de le faire, de raisons de le faire, chacun a la sienne, et l’intimité se livre dans les gouttes d’eau salée, le soi, la petite chose unique, comme peu de choses en réalité : le visage baigné de larmes ou une perle au coin de l’œil, seul dans le noir ou les lumières de la ville, à deux sans oser se regarder, au milieu de la foule anonyme, dans les bras des amis, sobre ou ivre, de joie, de peine, de rire, de désespoir, quand le corps ne peut rien dire d’autre, quand il ne peut rien dire autrement, quand il est noyé le même temps dans un flot de paroles. Dans l’espace immense, tout près du plafond, dans la prison, celle autour de nous, celle de vraies briques de vraie terre ou ces briques construites autour de nous de nos propres mains.

Et j’ai pleuré, pleuré, dans les sanglots bruyants et reniflants et dégoulinants, dans les gémissements, dans une colère que je ne savais plus dire, dans l’incompréhension, dans l’indicible, les mots qui se dérobent. Quand chaque goutte échappée de mes yeux valait plus qu’un mot, chaque cri échappé de ma bouche, chaque coup de poing porté au plafond, et l’hématome pour en garder la trace. Une sensation oubliée, une expression, aussi, au sens le plus littéral.

Il pleurait de ne pas savoir grandir. Elle pleurait de ses échecs. Il pleurait de son lourd passé, de la difficulté de rêver l’avenir loin de ses entraves. Elle pleurait de la rage de l’impuissance. Il pleurait de ses dysfonctionnements, de l’éternel retour dont il ne parvenait à s’extraire. Je pleurais de ne pouvoir dire, parce qu’ils n’exprimaient pas autrement, et de ne rien pouvoir faire pour eux. Et pour finir, je pleurais pour moi.

Et toi, pleures-tu parfois ?

Puis vint la chimie, de quoi garder mes yeux au sec, ma tête hors de l’eau. Je n’avais pas pleuré depuis si longtemps, depuis la souffrance du corps qui l’avait tant étonnée, lui qui m’avait alors découverte capable de larmes après trois ans d’intimité ; larmes absentes, oubliées, refoulées, puis larmes inutiles dans le bonheur, puis larmes encore trop explicites pour dire l’indicible. Dans la retenue, la pudeur, et soudain, dans l’enfermement.

Les pilules du bonheur ont fait fuir mes larmes ; j’en avais besoin pour être capable à nouveau, pour le quotidien, pour retrouver les forces qui m’en empêchaient autrefois. Mais les émotions coupées, à la longue, manquent. Et l’angoisse de vivre « à côté », et le refus de trop de béquilles dont on pense, on espère ne plus avoir besoin.

Et tes confidences, et toute la palette d’émotions qui font revenir l’eau des cils.

Pleure, ma fille, tu pisseras moins.

Biais

Vendredi 6 juillet 2007

Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, 1er juin 2007.

BLOUSE BLANCHE 1 : Tiens, vous aussi vous avez fait un AVC à vingt-quatre ans ?
BLOUSE BLANCHE 2 : Hier aussi on a eu un jeune homme qui en avait eu un. C’est souvent.
BLOUSE BLANCHE 1 : C’est dingue le nombre de jeunes qui font des AVC.
MOI : Oui mais bon, dans un service d’urgences cérébro-vasculaires, c’est un peu moins surprenant qu’ailleurs…

(Fou rire…)

Errante

Lundi 25 juin 2007

S’il y a bien une seule chose que j’envie aux médecins, c’est la richesse de leur vocabulaire. Le jargon des carabins est tout-à-fait fascinant. S’ils ne tiennent plus grand’chose des charlatans de Molière à cornues et chapeau pointu, il leur reste au moins comme souvenir (en dehors de la saignée qui, paraît-il, fait fureur dans le traitement de l’hématochromatose) leur sabir cryptique et leur goût immodéré pour ne pas dire les choses de la même manière que le commun des mortels.

Un médecin n’interroge pas : il fait une enquête anamnestique. Le patient n’a pas conscience de sa maladie n’est pas dans le déni : il souffre d’anosognosie. Comme il serait bien trop vulgaire de parler d’un signe spécifique à une maladie, on préferera briller en société avec un très élégant symptôme pathognomonique. À l’hôpital, le principal travail de l’externe qui fait fièrement sa présentation à l’interne en gonflant la poitrine consiste à traduire les symptômes décrits par le patient. Fourmillements, sensation de ruissellement d’eau froide sur les mains ? Paresthésie. N’a pas de fièvre ? Apyrétique. Un cerveau qui se transforme en sauce béchamel ? Hypersignaux en T2 à l’IRM. C’est plus classe.

Je me demande parfois si l’exigence de précision clinique suffit à justifier le recours systématique au jargon. Il se joue aussi dans ces mots tout ce que le médecin veut montrer ou veut cacher. Ne pas affoler le patient avec des mots trop crus, ou ne pas avoir à affronter l’embarras de lui dire les choses simplement ? Ne pas avoir à affronter le regard du patient qui comprend ? Ou l’orgueil, peut-être, de rappeler qu’on a fait des études longues et difficiles et qu’on ne parle pas la même langue que la plèbe ? Se faire respecter sous ces allures savantes, pour s’assurer de la confiance du patient, de sa future observance ? Le rassurer en ayant l’air de s’y connaître, en ayant l’air sérieux, en ayant l’air de maîtriser la situation ?

Vers onze ans, j’ai commencé à avoir de fortes douleurs à hauteur de quelques vertèbres dorsales. Mes parents étaient très inquiets. Sur un mot de la pédiatre qui ne voyait pas d’explication évidente à ces douleurs, nous avons consulté un spécialiste à l’hôpital Necker. Il m’a examinée, et je l’ai vu noter dans mon dossier « dorsalgie ». J’étais soulagée, pour ainsi dire toute contente : je pensais qu’il s’agissait du nom d’une vraie maladie, et que donc j’avais de vraies raisons d’avoir mal. J’ignorais que les médecins avaient à leur disposition un tas de mots qui voulaient dire qu’ils ne savaient pas pourquoi on avait mal.

À onze ans, on pense que le médecin est un mécanicien. Qu’il a dans la tête un grand tableau à trois colonnes, une pour le symptôme, une pour la maladie, une pour le traitement, qu’il lui suffit de se le remémorer pour savoir ce qu’on a et ce qu’on doit faire pour que ça cesse. J’ai le nez bouché, mal à la gorge et un peu de fièvre, le médecin regarde le fond de ma glotte, écoute mon coeur, dit que j’ai une rhinopharyngite, gribouille le nom d’un sirop et d’un antipyrétique sur une de ses papiers magiques qui écrivent en double, ceux qu’on appelle « ordonnances » pour bien comprendre qu’il faut faire ce qui est marqué dessus, et hop.

Quand on grandit un peu, on apprend un mot terrible : incurable. On comprend que les médecins ne savent pas guérir toutes les maladies, que dans le tableau, la troisième colonne est parfois vide. On a les symptômes, on a le nom de la maladie, mais on n’a pas de médicament. L’ordonnance restera vierge, accrochée au bloc en attendant un patient plus coopératif. Heureusement, ça n’arrive que dans les films très tristes. On se fait à l’idée.

Et puis, le tableau, il est plus compliqué qu’il n’y paraît. Il y a des flèches partout. Une case de la première colonne pointe vers douze cases différentes de la deuxième. Certains symptômes sont entre parenthèses, parce qu’ils ne se produisent pas toujours, même quand la maladie est là. Il y a des maladies qu’on ne sait pas déceler à coup sûr, parce qu’il n’y a rien dans le sang pour détecter ça, parce qu’il n’y a pas de signe ou de marqueur spécifique… pathognomonique, comme ils disent. L’enfant qui était dans une vision mécanicienne de la médecine grandit subitement et comprend un autre grand mot des carabins : le diagnostic. L’art du diagnostic. Aller à l’aveuglette, s’appuyer sur des conférences qu’on dit « de consensus » (bien que je doute que ces gens-là soient capables de se mettre suffisamment d’accord pour parler de consensus), des listes de critères qu’il faut remplir dans une certaine proportion, des statistiques, des probabilités, des indices, des faisceaux de présomption.

Le sol soudain devient bien mouvant. « Le patient ne voit rien, l’ophtalmo non plus ! ». Alors, les médecins ont fourbi quelques mots pour ça, aussi. Sans étiologie. Idiopathique. Idiopathique, ça ne veut pas dire que le malade est un crétin hein, ça veut juste dire qu’on ne sait pas d’où ça sort, son truc, là. Alors on envoie le patient rebondir à droite à gauche en espérant que quelqu’un aura une idée. Quelquefois, on a la chance de tomber sur quelqu’un qui en a une (idée, qui a une idée ! tssss !), qui envoie balader toutes celles de ses confrères précédents, parce qu’il est Neurologue, Lui, vous comprenez, avec des majuscules qui s’entendent. On veut bien l’écouter, parce qu’on n’est pas anosognosique, justement, on sait bien qu’il y a un truc qui cloche. On accepte même de se faire trouer le dos avec une aiguille de sept centimètres que le médecin ne voudra pas nous montrer, on accepte d’échanger « ischémique » contre « inflammatoire », même si on ne sait pas bien contre quoi on a accepté d’échanger nos deux barils de lessive ordinaire.

Et bien figurez-vous que même pour tout ça, même quand votre cerveau se transforme en sauce béchamel, et qu’on a cru qu’on savait pourquoi mais en fait non on s’était trompés, mais on a une autre idée, quand c’est le bordel, les médecins ont une locution à eux. Ils appellent ça l’errance diagnostique. Et quand est-ce qu’on erre, je vous le demande, pardi ? Quand on est perdu !

Couperets

Mardi 1 août 2006

Certains de mes fidèles lecteurs s’inquiètent de voir ce blog moribond, voire, se demandent si sa propriétaire ne serait pas dans le même état : qu’ils soient rassurés, je vais bien (enfin, pas plus mal qu’il y a un mois) et ce carnet récemment négligé devrait reprendre du poil de la bête dans les prochains jours !

On a beau se voiler la face tant qu’on peut et trouver quantités d’excuses vaseuses et de consolations diverses, il faut bien avouer que pas mal de réponses que nous recevons sont de nature binaire. Oui ou non, ça passe ou ça casse, raté ou réussi. Toute autre considération n’est bien souvent qu’un moyen pathétique de se remonter le moral en toute mauvaise foi. Le tranchant de la décision n’en reste pas moins brutal, en réalité.

La vie de la recherche est rythmée par diverses échéances qui, outre d’apporter carrière, gloire, reconnaissance et satisfaction, ont le mérite de constituer de très efficaces coups de pied au cul pour se mettre à travailler. Je parle bien sûr des publications, pensums (pensa ?) de quelques pages avec (censément) de vrais morceaux de science à l’intérieur, que l’on soumet à la lecture de ses confrères et soeurs pour montrer qu’on a bien travaillé et qu’on est vraiment bourré d’idées novatrices, permettant de gagner non pas 0.01, pas 0.02 mais bel et bien 0.03 décibels de bruit par rapport à l’illustre travail de Machinchouette et al. La publication, qu’elle soit de conférence ou de revue, est un passage obligé. Contrairement à la conférence qui permet en général de voyager, la revue ne vous permet que de rester enfermé-e chez vous pendant des mois à réécrire pour la cinquième fois un paragraphe qui ne plaît toujours pas au comité de lecture. En contrepartie, la gloire reçue est bien supérieure (l’auteur risquant d’être lu par cinq personnes, au lieu de trois). En revanche, les deux types de publications possèdent un point commun, celui de demander l’usage d’une douzaine de pieds à coulisses de calibres différents et d’un microscope électronique, pour parvenir à proposer un article qui respecte parfaitement les exigences de l’éditeur, en ce qui concerne les marges, la longueur de la ligne précédant les notes de bas de page et la taille de police des sous-sous-titres lorsqu’un tableau de valeurs les précède.

Mais je m’égare. Une fois le morceau de science à inclure bien circonscrit et sélectionné, délayé dans quatre pages de citations ayant d’infimes chances de plaire au comité de lecture, mis en page et typographié aux normes, une fois le directeur de thèse satisfait et l’ordre des auteurs âprement négocié, une fois l’ophtalmo consulté trois fois et le stock d’antimigraineux du pharmacien du coin épuisé, vient le moment fatidique après lequel il n’y a plus rien à faire qu’à attendre : la soumission. Je vous vois tout de suite rire : non, la soumission ne consiste pas à se plier aux désirs les plus dégradants du comité (quoique). Elle consiste simplement à envoyer son bébé article à une bande de pontes qui vont le lire et, d’un geste négligé du pouce que n’aurait pas renié le plus cruel des empereurs romains, se prononcer sur l’opportunité de le publier.

Le délai et la sévérité des décisions sont variables suivant les conférences et revues, mais au bout d’un moment, le couperet finit toujours par arriver. Il est généralement enrobé d’un mail lapidaire mais plein de compassion, et suivi d’un autre passage obligé, les reviews, prose plus ou moins longue pondue par deux ou trois relecteurs désignés, allant du cassage en règle à l’encensement le plus total (entre autres, selon la position de vos propres travaux à l’égard de ceux des relecteurs sus-mentionnés), contenant commentaires, questions, critiques, remarques et suggestions, et éventuellement d’une poignée de chiffres notant votre production suivant des critères tels que la pertinence par rapport au thème de la publication, la qualité de l’anglais, la solidité du contenu scientifique ou l’âge du capitaine. Ces notes étant censées motiver la décision finale de refuser ou d’accepter la publication.

Évidemment, lorsque le message arrive dans sa boîte-aux-lettres, le chercheur avide de reconnaissance et commençant tout juste à se remettre des nuits blanches passées à peaufiner son travail, n’a pas grand chose à fiche de cet enrobage et fonce tout droit sur la réponse. Si elle est positive, il ne manquera pas de sauter au plafond en poussant des cris de victoire à peine humains, avant d’aller s’offrir un café long sucré à la machine pour fêter ça, ignorant royalement les commentaires de ceux à qui, pourtant, il doit ces moments d’allégresse.

Et puis, parfois hélas, c’est notre lot à tous, la réponse ressemble plutôt à ça :

Dear Ms. Artefact:

We are sorry to inform you that the following submission was not selected by the program committee to appear in Super Conférence au Canada 2006:

Article amoureusement préparé avec des vrais morceaux de science dedans

The selection process was very competitive. Due to time limitations, we could only choose a small number of the submitted papers to appear on the program. In fact, many papers were rejected with quite high ratings, so you should not interpret this result as a negative comment on your work or your paper. We still hope you can attend the conference.

We have enclosed the reviewer comments for your perusal.

If you have any additional questions, please feel free to get in touch.

Notez la délicatesse des mots employés. Suivent les trois commentaires des relecteurs, élogieux, notant systématiquement au-dessus de la moyenne tous les critères et recommandant chaudement l’acceptation du papier. Le chef est furieux, tout le monde a envie de se sentir libre de get in touch par le truchement d’un rat mort en colis recommandé, trois papiers refusés on n’a jamais vu ça c’est un scandale, et t’as eu quoi comme notes toi, ah merde toi aussi, la moitié du labo (co-auteurs à divers degrés) envisage le suicide collectif et/ou la reconversion dans le terrorisme (ils ont une antenne Al-Qaïda en Colombie Britannique ?).

Alors on se console comme on peut. Le chef téléphone à un copain à lui qui bosse au Canada (l’intérêt principal d’un chef de laboratoire étant son répertoire téléphonique), oui, cette année les informaticiens ont fait pression pour que les maltraiteurs de signaux arrêtent de polluer la conférence alors on a dû être un peu sévères avec vous… On se dit que c’est pas du travail perdu, qu’on va recycler les résultats pour ailleurs (tiens, elle a l’air bien cette conférence à Honolulu !), qu’on va profiter des commentaires détaillés et constructifs des relecteurs pour faire encore mieux la prochaine fois, et qu’avec de si bonnes notes, c’est vraiment pas de notre faute. D’ailleurs même le chef le dit.

N’empêche que l’article, il est refusé, et que vous l’avez dans le baba. Adieu la semaine de vacances au pays des Caribous.

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Prenons l’examen théorique du permis de conduire, autrement appelé code de la route. La règle est inflexible : cinq fautes ou moins, c’est gagné, plus de cinq fautes, c’est perdu. Peu importe la difficulté de la série ou le taux de réussite, visiblement, les séries ne sont pas étalonnées pour respecter la sacro-sainte gaussienne. Cinq fautes, le pompon est décroché et tout va bien. Six fautes et vous êtes la honte de la famille. Même si la question six-de-chute portait sur la peine encourue en cas de récidive du non-respect des distances de sécurité sous un tunnel (on passe le code de la route ou le concours d’inspecteur de police, au fait ?). On peut toujours se réconforter à la pensée que sur 50 candidat-e-s, on partage son malheur avec 39 autres infortuné-e-s. On peut se dire qu’à une faute près, on n’est pas vraiment beaucoup moins bon que les gusses qui brandissent joyeusement leur bordereau à cinq fautes. Mais on ne l’a pas. C’est même pire que ne pas l’avoir, c’est ne pas l’avoir à une faute près, c’est un peu comme finir quatrième, ou être le premier recalé au concours, c’est rageant, et ça ne change pas grand chose à l’échec.

Et puis parfois c’est la réussite. De justesse, pareil, et on se dit l’ai-je vraiment mérité, si c’est sur un coup de chance ? Alors il y a des règles et on s’y plie, c’est la règle du jeu, de quoi se plaindre. Gagner c’est toujours gagner en suivant une règle du jeu qu’on a tacitement acceptée, juste en acceptant de jouer. Ceux qui la ramènent parce qu’ils ont gagné tout juste ont raison : ils ont peut-être gagné tout juste, mais ils ont surtout gagné tout court. J’ai reçu les résultats des tests psychométriques passés en juin. Un bel habillage là encore, rappel de la règle du jeu, joli tableau avec les scores et les centiles correspondants. Mais le couperet n’est pas loin. La règle était claire et stricte : un des trois tests au moins réussi parmi les deux premiers centiles, admis, sinon, recalé. Alors avec deux, cinq et sept pourcents, je trouve que c’est une réussite ras-des-fesses, mais n’empêche que c’est réussi, d’ailleurs, c’est écrit en gras que le détail des résultats est strictement confidentiel et que seul le tranchant de la réponse compte. Du coup, mes dénis passés sont balayés d’un revers de main, et si j’objecte que j’ai réussi certes mais réussi de peu, vous aurez raison de me rire au nez. Ceci dit dans ce cas, il est vrai que rien ne m’oblige à utiliser ce résultat pour adhérer, si j’estime ne pas le mériter (mais la question déclenche tellement de débats passionnés que la curiosité d’aller m’y faire ma propre idée me titille).

Pour commencer, j’ai séché le dîner d’accueil des nouveaux ou potentiels futurs membres, qui avait lieu la semaine dernière dans un restaurant probablement un peu cher pour moi boulevard Saint-Germain. Je me voyais mal me présenter là-bas par un bonjour, j’ai un haut potentiel et je viens d’être recalée au code de la route. D’ailleurs désormais je ne dirais plus HP, mais HPI : haut potentiel inexploité ! Comme quoi, malgré les couperets, il reste parfois des nuances et des choix.

Il n’empêche que, aujourd’hui particulièrement, j’ai tendance à voir les choses de manière un peu binaire. J’ai beau savoir que je suis sensiblement la même qu’hier et qu’on ne vieillit pas du jour au lendemain, j’avoue que j’ai le sentiment d’entrer dans ma nouvelle année comme on passe une porte. Peut-être parce que le chiffre est particulier. Peut-être parce que je change de tranche dans les panels des instituts de sondage et que la plupart des tarifs jeunes me sont désormais interdits. Peut-être parce qu’on fête encore la Sainte-Catherine dans mon entourage.

Il n’y a plus qu’à espérer qu’avec le temps, les couperets s’émoussent.

Coquine

Tales from the Hospital, 2nd

Lundi 15 mai 2006

Je ne suis pas la seule à avoir été emprisonnée à la Pitié-Salpêtrière : une sculpture probablement payée beaucoup trop cher par nos impôts, prétendument plébiscitée par les soignants lors de sa première exposition temporaire et donc installée pour de bon dans le parc de l’hôpital, vient rappeler que ce lieu était le plus grand site concentrationnaire de femmes indésirables en France jusqu’en 1795.

L’artiste, Mâkhi Xenakis (la fille de), a choisi d’honorer leur mémoire en les représentant par une série de quilles en plâtre munies d’un nombre irrégulier d’yeux, de narines et de bouches.

Les folles d'enfer

Je ne résiste pas au plaisir de reproduire un extrait du pannonceau qui accompagne l’œuvre, preuve s’il en était besoin qu’il ne faisait tout simplement pas bon être femme en ce temps-là… :

« La Salpêtrière, le plus grand lieu d’enfermement de femmes depuis Louis XIV. Des mendiantes mais aussi des folles, des criminelles, des filles de joie, des sorcières, des homosexuelles, des juives, des épileptiques, des aveugles, des adultérines, des protestantes, des vénériennes, des filles grosses, des orphelines, des coquines de toute sorte. »

Quelques exemples de femmes enfermées sont mentionnées. Les formulations, bien que cachant une incarcération tragique, sont savoureuses. Qui pour vol, qui pour avoir « vendu des secrets pour l’amour », qui pour avoir trompé son mari « avec un certain Aubert », et la dernière de la liste, accusée de s’être prostituée « avec un limonadier »…

Oh mon Dieu, avec un limonadier ! mais c’est dégueulasse !

Remerciements à Gilda pour son autorisation d’utiliser une de ses photographies des Folles d’Enfer.

Intelligente ?

Lundi 1 mai 2006

Pour des raisons qui m’ont toujours parues obscures, et malgré mes démentis les plus énergiques, il semble y avoir un consensus dans mon entourage sur le fait que je suis « intelligente ». Et bien, ça n’est pas toujours facile à vivre. Loin de moi l’idée de me faire passer pour une victime cependant. Je suis la première à rire des personnes qui se plaignent d’être trop belles, et que ça ferait fuir les filles et/ou les garçons (vaut mieux entendre ça que d’être sourd, n’est-ce pas ?). Et pourtant…

Ça a commencé tôt, cette histoire : dix ans avant ma naissance, ma grand-mère paternelle qui se piquait de posséder des dons de voyante, a prédit que son septième petit-enfant aurait « un don ». Du coup, quand je suis arrivée, tout le monde était déjà tout prêt à s’imaginer que j’allais être exceptionnelle. De là à dire qu’on m’a élevée avec cette idée en tête, regardée avec ce prisme devant les yeux dès ma plus tendre enfance…

Entre 5 et 7 ans, je suis pourtant passée du statut de « demeurée » (mon institutrice, comme vous le savez déjà, avait convoqué mes parents en classe pour leur annoncer la bonne nouvelle) à celui d’« enfant précoce ». C’était encore l’époque, pas tout-à-fait révolue, où le mot « surdoué » faisait peur, et où il était de bon ton d’employer grands renforts de litotes, euphémismes et autres périphrases pour l’éviter, même quand tout le monde l’avait en tête. Je collectionnais les A+ et dépérissait d’ennui en classe. J’ai donc quitté le cours élémentaire première année en plein mois de février pour rejoindre la version 2.0 du cursus. Mes camarades ont évidemment accueilli avec un enthousiasme bien mesuré cette intrusion dans la classe. Dans la tête de classe, pour être précise. Au conseil de classe suivant, quand mon « livret » m’a été rendu en dernier (la remise se faisant par ordre croissant de moyenne générale), la suspicion que je n’étais pas quelqu’un de très normal a semblé se muer en certitude, et le manque d’enthousiasme, en une certaine forme d’hostilité.

Tête-de-classe, tête-à-claques, tout le monde sait ça.

Et puis, à force de nier, de dire que non, j’étais pas si intelligente que ça, que c’était juste parce que je travaillais et que j’avais une bonne mémoire et que je comprenais bien ce qu’on attendait de moi, finalement, je me suis intégrée à cette classe. Même si l’épaisseur des bouquins que je lisais à la récréation pendant que les autres se trémoussaient à la balle au priso continuaient de signaler discrètement cette différence, qu’elle ait été réelle ou fabriquée à force d’être prétendue.

Et puis, ça a continué, à ces âges où la plupart des gens croient encore que l’intelligence et les bons résultats scolaires sont synonymes. Je me souviens du collège, où chaque année de petits papiers circulaient pour « élire » le plus cool, la plus mignonne. J’ai remporté quatre années de suite le trophée de la plus moche, et il était évident, compte tenu des déclarations glanées dans les couloirs et les préaux, que je le devais à mon éternelle place de première de la classe.

Au lycée, on me surnommait dico, Larousse ou Maître Capelo. Ça m’amusait. J’ai somatisé à mort. J’étais « hypersensible ». J’avais des réactions exagérées et complètement inappropriées. J’étais malade. Migraines, troubles digestifs, douleurs articulaires. Le médecin a implacablement tranché : votre fille est trop intelligente.

Au premier cours de philosophie, notre professeur, en guise de la sacro-sainte fiche, nous a fait remplir le questionnaire de Proust. À la question « quel don de la nature auriez-vous aimé recevoir ? », j’ai répondu « la bêtise ». Il m’a fait remarquer que c’était fort prétentieux, comme réponse. C’était vrai. Mais cette andouille aurait pu d’abord voir quelle souffrance il y avait, derrière, que je ne savais pas exprimer autrement que par une boutade ou une provocation. Je disais à qui voulait bien l’entendre que ce n’était pas pour rien qu’on parlait d’imbéciles heureux. Qu’il fallait nécessairement être un peu bête pour réussir à être heureux.

Mais ensuite, j’ai commencé à ne plus comprendre. Je n’étais plus que raisonnablement sérieuse, et raisonnablement bonne élève. En école d’ingénieurs, j’ai entendu avec ahurissement des camarades énoncer comme une évidence que j’étais intelligente, que bien sûr j’allais y arriver, que je n’avais aucune raison de m’inquiéter puisque j’étais parmi les meilleurs de la promo. Ce n’était pas vrai. Tableaux de chiffres en main, j’étais tout-à-fait dans la masse. Je n’avais rien fait de particulier pour re-créer cette réputation qui m’avait collé à la peau pendant des années. Je ne comprenais pas d’où ils sortaient ça. Je pensais vraiment ne pas être particulièrement plus intelligente que les autres, ne pas en avoir l’air, ne pas m’en donner l’air. Mais ça semblait pour tous un fait acquis. Je protestais. Mes amis balayaient d’un revers de main mes inquiétudes pourtant bien réelles à la veille des examens.

Et ma mère :

Depuis toute petite tu es tellement douée et intelligente, ça ne pouvait que te créer des problèmes…

Alors j’ai décidé d’en avoir le coeur net. Si je suis si intelligente que tout le monde veut bien le dire, ça va bien se voir. Si j’échoue, plus personne ne pourra m’accuser d’intelligence. J’ai décidé de m’inscrite aux tests de Mensa, le péjorativement surnommé « club des gros Q.I. ». Ils affirment n’admettre en leur sein que les 2% les plus intelligents de la population. Alors on va bien voir si j’en fais partie. Ce n’est pas pour pouvoir me vanter d’y appartenir, j’espère m’être bien fait comprendre. Mon problème, ce n’est pas d’être intelligente, c’est que tout le monde me dise que je le suis alors que je ne crois pas l’être particulièrement. D’ailleurs, si je suis admise, rien ne m’oblige ensuite à y adhérer, à ce club. C’est juste pour savoir. Pour savoir si je suis aussi intelligente que tout le monde le croit.

Et peut-être aussi un peu pour savoir si c’est à cause de ça que j’ai le plus grand mal à être heureuse.

Envahie

Mercredi 12 avril 2006

Ça y est, je suis une vraie blogueuse : je subis depuis hier ma première invasion de spam. Ce qui est certainement aussi la preuve irréfutable, si besoin était de l’apporter, que je n’ai rien écrit ici depuis trop longtemps (à croire que les robots de spam guettent dans l’ombre, à l’affût des blogs abandonnés où ils pourront proliférer tranquilles).

C’est qu’en plus d’être envahie de spam, je suis envahie de boulot, et autres. On me dit de ne pas m’en faire, c’est normal, bienvenue en thèse. Ma vie est très remplie et paradoxalement, j’en blogue encore moins. Ça n’est pas une question de ne pas trouver le temps, mais j’ai plutôt l’impression que plus j’ai de choses à raconter, moins je le fais… allons savoir pourquoi.

J’aurais pu démontrer la richesse de mon vocabulaire, en explorant le registre dithyrambique dont j’aurais eu indéniablement besoin pour vous parler de l’incroyable formation C.I.E.S. que j’ai suivie la semaine dernière, pendant trois jours, de tout ce que j’y ai appris et de tout ce que j’y ai ressenti. Une autre note aurait été bien remplie par l’effet « retour de camp scout » qui n’a pas manqué de s’ensuivre. Je ne désespère pas de réussir à vous raconter un jour l’expérience intellectuellement, nerveusement et déontologiquement éprouvante qu’est la rédaction d’un article scientifique pour soumission à conférence. Quand j’aurais bouclé l’article en question, peut-être ! J’ai toujours au moins un billet à pondre sur l’éblouissant regard des enfants de 7 ans à qui je raconte les mathématiques, et autres considérations sur mes activités d’enseignante. Et j’arrête là car je me rends compte que je me répète, à force.

Tout ce que je voulais moi, c’est que les robots me fichent la paix pendant encore 2 ou 3 semaines.

Farfelue

Mardi 21 mars 2006

Balise m’a proposé il y a un bon mois de livrer six « vérités farfelues » sur moi-même. Elle ne m’a pas mise au courant jusqu’à hier et comme j’ignorais même jusqu’à l’existence de son blog, je n’ai pu exécuter la sentence. J’aime beaucoup le mot « farfelu » pour sa sonorité et son orthographe, même si je n’ai pas forcément très bien compris le concept de « vérité farfelue » et que j’ai déjà livré un certain nombre d’auto-vérités lors de semblables chaînes ailleurs ici (oxymore osé), je vais essayer de trouver à amuser par ce biais.

  • J’aime les alliances culinaires improbables : chaud-froid, sucré-salé, et mélanges bien moins conventionnels. ll m’arrive ainsi de me délecter simultanément de cornichons et de chocolat noir. Ah, l’acide du cornichon se révélant progressivement sous une couche onctueuse de chocolat préalablement fondue à la chaleur de la bouche…
  • Je souffre d’une incapacité chronique à prononcer correctement le mot serpillière. Ma prononciation spontanée se rapproche plutôt de *serpilière, avec un beau l liquide et en insistant sur le second i. La production correcte du yod ([j] en alphabet phonétique international) me demande un certain effort de concentration. Cela m’incite à utiliser de préférence lavette ou le joli équivalent ch’timi wassingue, bien que je n’aie aucune racine connue dans cette partie de la France. Je n’irai pas jusqu’à en déduire un lien de cause à effet avec mon aversion chronique à manier cette même serpillière.
  • Je porte au poignet gauche une montre classée par le bijoutier comme montre d’homme (je trouve les bracelets et les cadrans des montres dites de femme trop étroits pour mon poignet relativement charpenté), avec un gros cadran à gros chiffres et vraies aiguilles (pour bien lire, et pour le côté traditionnel), très peu serré (je peux passer quatre doigts de ma main droite entre le bracelet et la peau : je n’aime pas être emprisonnée), et le cadran est sur l’intérieur du poignet (c’est-à-dire que quand je regarde l’heure, je vois ma paume, et non pas le dos de la main comme c’est plus fréquent). Et je tiens suffisamment à tout cela pour en faire une vérité farfelue de cette liste.
  • J’ai une mémoire des noms propres assez époustouflante, pour tout dire parfois je m’époustoufle moi-même. Cette capacité touche particulièrement les mondes du livre (écrivains, noms de lieu, personnages) et du cinéma (acteurs-trices, réalisateurs-trices, etc). Pas plus tard que ce matin, j’étais très contrariée de ne pas retrouver le nom de l’acteur qui interprète Cyrus Crabb dans Dinotopia, fiction télévisuelle familiale assez méconnue je pense, que j’ai vue une fois il y a plusieurs années. J’ai mis environ trois minutes à retrouver qu’il s’agissait de David Thewlis (ce qui m’a un peu vexée, trois minutes étant une contre-performance très inhabituelle). Je me suis vengée en me rappelant dans la foulée l’ensemble des films dans lesquels il avait joué et que j’avais vus et le nom des personnages qu’il y interprétait. Ceci dit, ça ne sert pas à grand-chose, à part à torcher les questions rose du Trivial Pursuit.
  • Bébé, je mettais toujours ma tétine (que j’appelais alors cre-cre) à l’envers dans ma bouche, c’est-à-dire que la partie qui devait être du côté de la langue se retrouvait collée au palais et inversement. Si on me l’insérait d’office dans le bon sens, je lui faisais immédiatement faire demi-tour d’un coup de langue ; ce qui, d’après ce qu’on m’a raconté, avait toujours beaucoup de succès en société. J’ai toutefois rapidement abandonné la cre-cre. On m’a dit que j’étais trop grande pour en avoir une. Vexée, je l’ai jetée à la poubelle.
  • On ne sait pas exactement quand ni comment ça s’est passé, mais il semblerait qu’un jour, la gauchère que j’étais ait décidé de se contrarier toute seule. C’est passé relativement inaperçu, je pense qu’on était plutôt soulagé de me voir revenir dans le droit chemin pour écrire. Ma maîtrise naturelle de l’écriture spéculaire a un peu mis la puce à l’oreille de mes parents, tout de même. Il paraît qu’il n’y a que les vrais gauchers qui en sont spontanément capables. Ensuite, ça a un peu été le bordel. Je me rappelle un cours d’initiation au tir à l’arc où j’ai un peu catastrophé le moniteur ; évidemment, quand on utilise un arc de droitier en visant de l’œil gauche, le résultat n’est pas brillant. J’ai toujours un mal fou à savoir dans quel sens visser ou dévisser. Et on visse et dévisse beaucoup plus souvent qu’on ne le croit quand on est droitier : ne serait-ce que pour ouvrir un robinet ! On me fait régulièrement remarquer que je fais des choses « de la main droite mais à l’envers » (comme tracer un trait vertical par exemple, ou tenir des cartes à jouer), ou simplement de la main gauche : éplucher des haricots verts, rentrer un fil dans une aiguille, jouer au billard, manger avec des baguettes. J’ai mis de longues années à apprendre à me servir de baguettes d’ailleurs, ce n’est que le jour où j’ai changé de main que ça a été instantanément comme sur des roulettes ! C’est pas toujours pratique, mais au moins, une fois qu’on a compris où était le problème, on arrête de se prendre pour une handicapée moteur et on en prend son parti. En plus, ça permet d’épater la galerie, à l’occasion.

J’aurais sûrement pu trouver encore plus farfelu, mais c’est ce qui m’est venu en premier, et comme j’ai déjà beaucoup de retard… Je propose aux commentateurs et commentatrices du billet précédent (qui disposeraient d’un blog et qui n’auraient pas déjà été atteint-e-s) de prendre ma suite. Si par hasard vous avez eu le coup de foudre pour tant d’attendrissante excentricité, n’hésitez pas à me le faire savoir, hein.

Atrophiée

Lundi 20 mars 2006

On a remarqué et fait remarquer ici ou que je postais de moins en moins souvent. C’est vrai. Ma fibre blogueuse a le mildiou ; ça ne percole plus dans la Lava Lamp. Oh, il y a pourtant de quoi dans l’actualité et plein de sujets sur lesquels j’ai de petites idées rabougries, mais aucun qui n’ait déjà été traité avec brio quelque part ailleurs, ou pour lequel j’arriverais à trouver ne serait-ce qu’un angle d’approche un peu original. Pourquoi répéter ou redire ce qu’on peut déjà lire partout en mieux, si on n’a rien de bien nouveau à rajouter à la choucroute ? Ça ne m’intéresse pas tellement, du coup j’ai du mal à voir pourquoi ça pourrait intéresser les internautes qui me font la grâce de me rendre visite.

En même temps, si je ne leur en donne pas un peu, je ne sais pas si cette grâce va durer. (Quoique. Mes statistiques ne sont jamais aussi florissantes que la veille d’un nouveau billet, et chutent le lendemain, ce que vraiment je ne m’explique pas.)

Souffrant d’une allergie aux billets obligatoires, je répugne à faire des comptes-rendus à base de name-dropping d’événements sociaux blogosphériques divers. J’ai préféré faire le peu que je pouvais dans l’ombre, plutôt qu’ajouter une voix au canon déjà bien fourni du choeur légitimement scandalisé par la révocation de Garfieldd (en plus, je ne sais même pas comment mettre une bannière sur mon blog). Je n’ai pas eu la force de mettre à nouveau sur la table des arguments de bon sens cent fois entendus en face de l’absurdité révoltante de la pétition de Christine Boutin et de ses ami-e-s élu-e-s atteint-e-s du même crétinisme, cosignataires d’un torchon réclamant implicitement le placement en famille d’accueil de tous les petiots élevés par des veuves (et le premier qui me soutient droit dans les yeux qu’il vaut mieux être élevé par un des pathétiques couples hétérosexuels dont les portraits hauts-en-couleur sont dépeints avec truculence par PiOCi que par une femme seule, je l’envoie sur-le-champ chez Veuve Tarquine). Je n’ai pas expliqué pourquoi je manifestais contre le CPE, tous les arguments pour ou contre ayant été largement épuisés dans tous les média possibles. Je n’ai pas raconté mes larmes de féministe en plein découragement de lire que le Dakota du Sud promettait la prison à des jeunes filles de 16 ans sûrement pas consentantes quand leur père ou leur oncle les a engrossées. Je n’ai pas raconté ce que j’avais pensé de l’interprétation de Philip Symour Hoffman dans Truman Capote (tiens, il n’y a pas « Truman » dans le titre en version originale, pourquoi donc l’avoir rajouté en français ?) parce que tout le monde l’avait déjà vu quand je me suis décidée à remettre les pieds dans un cinéma.

Quant à mes petites misères personnelles et ma vie quotidienne, elles tournent en rond plus bêtement qu’un chien courant après sa propre queue. Je n’ai nulle envie en ce moment de plonger la main dans le sac grouillant du passé et mes envies d’avenir n’ont rien que de très banal. Mon présent est d’une stabilité à mourir d’ennui. Je ne vais pas ressasser ici perpétuellement les mêmes sentiments. (Pour information, je suis toujours célibataire). Je ne veux pas raconter de choses trop intimes et je ne veux pas impliquer de tierces personnes qui n’ont rien demandé (sauf quand je suis en colère, mais quand même, j’évite) ce qui limite considérablement les possibilités de billets très personnels.

Même la roue de secours du blog, Coïtus Impromptus, où j’avais coutume d’aller piocher un sujet dans les périodes de disette, ne m’inspire plus.

Plus j’y pense, et plus je me dis que le problème de ce carnet, c’est qu’il manque d’un vrai concept. Du coup, quand j’ai une idée, il y a déjà un blog plus ciblé que le mien qui en a traité mieux et plus en profondeur que je ne pourrais le faire. Surtout que j’en lis de plus en plus, ce qui me fait sentir de jour en jour qu’il y a trop d’endroits intéressants et de gens plus talentueux que moi pour que cela vaille la peine d’apporter la goutte d’eau dans la mer que serait nécessairement ma production. Alors, je poste de moins en moins. Au lieu de me nourrir de lectures, je me laisse paralyser et moins j’écris… moins j’écris. Ma plume s’atrophie.

Alors j’ai décidé de réagir avant que ce carnet ne meure tout-à-fait (ce qui serait particulièrement ingrat après tous les efforts de Thomas pour en faire un truc qui goûte joli). Pendant disons, au moins les deux prochaines semaines, j’ai décidé de faire de ce lieu un blog-on-demand. Laissez en commentaire un sujet que vous voudriez me voir traiter et je m’efforcerais d’en faire quelque chose dans les jours suivants. Évidemment, c’est first in first out, et dans la limite des ressources de temps disponibles.