Doctorante
Ph.D. trilogy, episode 1
Jeudi 24 novembre 2005Expliquer à une personne n’ayant jamais côtoyé de près ou de loin un laboratoire en quoi consiste le travail de préparation d’une thèse relève un peu de l’exploit. Pour tout dire, cela relève même de très près de la pub pour l’utilisation parcimonieuse des antibiotiques. Imaginez le dialogue.
- Tu fais quoi dans la vie ?
- Je prépare une thèse.
- Ah, tu es étudiante ?
- Non, je travaille, dans un labo de recherche.
- Ah, tu es chercheuse alors !
- Pas encore, je suis doctorante, enfin, thésarde quoi.
- Ah, mais tu poursuis tes études alors ! Et c’est tes parents qui te les payent ?
- Non, j’ai un salaire, je suis jeune chercheuse.
- Mais tu as déjà ta thèse ?
Etc. etc.
Pas facile de faire comprendre que la préparation d’une thèse est une première expérience professionnelle dans le monde de la recherche, quand même les gens qui s’en occupent n’ont pas les idées très claires à ce sujet. Par exemple, dans l’enquête menée par l’ENST auprès de ses jeunes diplômé-e-s, la préparation d’une thèse est classée comme une poursuite d’études. Par exemple, dans cette école, où je prépare ma thèse, nous ne sommes pas géré-e-s par le département des RH comme les autres chercheur-euses, mais par un département dénommé Direction de la Formation par la Recherche, mettant en avant le fait que nous sommes en formation. Or oui, c’est vrai, nous sommes en formation dans le sens où nous apprenons notre métier, exactement comme tout nouvel embauché apprend son métier au cours des premiers mois de son contrat. Nous ne suivons que très peu de cours, qui n’ont pas grand chose à voir avec des cours pour étudiants en formation initiale (en école ou à l’université), mais plutôt avec de la formation continue. Nous fournissons un travail de recherche productif (publications, brevets, expériences, mise au point d’algorithmes… suivant les disciplines) pour lequel (la plupart d’entre) nous sommes rémunéré-e-s.
Rémunéré-e-s, oui, sauf qu’il s’agit parfois de bourses, parfois d’allocations, parfois de salaires. Et la distinction n’est pas seulement une question de montant ou de couverture sociale (bien que ce soit important), mais aussi une question d’image, de visibilité. Quand on reçoit une bourse, on ne vous donne pas d’argent en rétribution du travail que vous fournissez, mais on vous donne la charité pour vous aider à vivre pendant que vous faites quelque chose dont on suppose que vous êtes le principal bénéficiaire. Quand on sait qu’en général, plus de la moitié des membres d’un laboratoire de recherche sont doctorant-e-s, il devient évident que nous ne sommes pas uniquement là pour notre plaisir et notre formation: nous faisons tourner les laboratoires.
Mais au fait, qu’est-ce que ça fait de ses journées, un-e doctorant-e ?
Outre la consultation de sites Internet débiles, la sieste et la recherche effrénée de nourriture gratuite (préoccupations brillamment contées dans cette bande dessinée), il arrive (et même plutôt souvent) que le ou la doctorante s’adonne à une grande activité taboue : travailler. Dans un laboratoire scientifique comme le mien, ceci prend divers visages : faire de la bibliographie (lire des publications de revue ou de conférences exposant les travaux d’autres équipes de recherche partout dans le monde); réfléchir à différentes manières d’exploiter, prolonger, synthétiser, contredire ces travaux; programmer des simulations ou des algorithmes; organiser et réaliser des expériences destinées à valider ou invalider une théorie ou tester les performances de l’algorithme qu’on vient de mettre au point; rédiger des articles présentant ces résultats; rencontrer d’autres chercheur-euses lors de conférences, séminaires et occasions diverses; faire des réunions avec ses collègues pour mettre en commun son travail et faire émerger de nouvelles idées…
… et finalement (c’est un de seuls points qui caractérisent vraiment les doctorant-e-s par rapport à leurs aîné-e-s en poste permanent), pondre un rapport de 200 pages sur un sujet hyper précis résumant le travail de 3 années et le présenter devant une demi-douzaine de pontes lors d’un charmant happening baptisé « soutenance », à l’issue duquel on a enfin le droit de se faire appeler « Docteur Artefact ».
Remarquez d’ailleurs que le doctorat n’est pas un diplôme, mais un grade. Exactement comme un salarié qui reçoit une promotion et passe d’employé à cadre et de cadre à chef de service.
J’entends déjà ici ou là des accusations de quadricapillostomie. Pourquoi est-ce important de dire qu’un-e thésard-e n’est pas un-e étudiant-e mais un-e jeune professionnel-le ? Parce qu’on en a marre de s’entendre dire que c’est normal qu’on soit payé à peine plus qu’une misère puisqu’on fait des études (et qu’on s’amuse), de s’entendre dire en entretien d’embauche qu’on est « sans expérience » (voire, qu’on n’a rien foutu depuis notre dernier diplôme trois ans plus tôt), qu’on est étudiant-e-s, qu’on n’a pas un « vrai » travail (qu’on m’explique ce qu’est un vrai travail). Tout simplement parce qu’on aimerait bien que notre entourage comprenne ce que nous faisons…
C’est d’ailleurs pour ça que la Conférération des Jeunes Chercheurs, la principale association de doctorant-e-s et jeunes docteurs en France, s’est battue pour que le mot « thésard » disparaisse au profit de « doctorant » ou « jeune chercheur », parmi de nombreuses autres actions visant à faire reconnaître le doctorat comme une première expérience professionnelle.
Quant à savoir exactement ce que je fais dans ma thèse… d’abord apprenez ici que ça ne se demande pas, et ensuite faites-moi confiance : vous ne voulez pas savoir !
Pour en savoir plus, un document assez complet, le site de la CJC, le site de la Guilde des Jeunes Chercheurs. Touffus, mais j’indiquerai des liens plus précis vers des documents évoquant des points plus particuliers dans le prochain épisode de la Ph.D. trilogy, ou : pourquoi des tas de chercheur-e-s ont manifesté aujourd’hui devant le ministère délégué à l’enseignement supérieur et la recherche (et pourquoi vous n’en avez pas entendu parler au J.T. de 20 heures.)