Archive pour décembre 2005

Manifestante

Ph.D. trilogy, episode 2

Jeudi 22 décembre 2005

Hier soir, le Sénat a adopté, en une lecture dans le cadre de la procédure d’urgence, la fameuse Loi d’Orientation et de Programmation pour la Recherche (LOPR) que la communauté scientifique française suit de près depuis maintenant deux ans.

En préparant cette note, je me suis aperçue que parler de cette loi était un travail nettement plus difficile que je ne m’y attendais. Parce que c’est assez important pour que je ne veuille vraiment pas dire de bêtises, parce qu’il est facile de se laisser manipuler par les tracts et les déclarations d’un bord et de l’autre, parce que chaque chiffre et chaque source doivent être recoupés, parce que je ne voyais pas l’intérêt de recopier des choses lues de ci de là… ce qui revient à peu près à faire marcher un titan sur des oeufs. Plus humblement, je vous proposerai donc quelques références et quelques axes de questionnement sur le sujet.

Pour commencer, quelques rappels historiques. Fin 2003, un groupe de chercheurs et chercheuses alarmé-e-s par la situation de la recherche française et ses perspectives (baisse de crédits, suppression de postes), lancent des pétitions et menacent de démissionner de toutes leurs fonctions administratives. Ils reçoivent rapidement un vaste soutien à la fois dans toute la communauté scientifique (au sens large : sciences dites dures et humaines et sociales) mais également un soutien médiatique et populaire, ce qui est d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’une communauté traditionnellement peu revendicative. Suivent des manifestations, les lettres de démission promises, la fondation du collectif (aujourd’hui association) Sauvons La Recherche (SLR) et finalement, en octobre 2004, la tenue des Etats Généraux de la Recherche, préparée localement pendant six mois, vaste concertation destinée à tout mettre à plat et faire des propositions concrètes.

Je vous invite évidemment à lire la synthèse produite à l’issue de ces Etats Généraux, ou, si vous êtes pressé-e, son résumé.

Jusqu’ici, après la grogne initiale, ça semble plutôt bien se passer. Les politiques se sont succédé à la tribune des Etats Généraux pour courtiser l’assemblée et affichent une oreille bienveillante. On parle de la mise en place d’un comité de suivi, destiné à poursuivre le dialogue et suivre le passage des propositions des EGR à la LOPR surnommée désormais Pacte pour la Recherche.

Et puis, ça commence à dérailler. Les ministères délivrent au compte-gouttes les informations sur la loi en préparation. Des versions de travail confidentielles circulent, à chaque fois décevantes au regard des demandes des EGR. Les associations comme SLR, la confédération des jeunes chercheurs (CJC), les syndicats… multiplient les communiqués de presse appelant à rester vigilant-e-s et mobilisé-e-s devant les dangers de la nouvelle loi qui mijote loin des regards. En effet, ça traîne. On prend son temps… mais pour finir, une fois le texte enfin disponible, par le faire passer à l’Assemblée en procédure d’urgence. Pour réduire la marge de réaction des intéressé-e-s ? qui manifestaient encore le 23 novembre dernier contre un texte qui venait à peine d’être rendu public !

Mais au fait, pourquoi elle ne nous plaît pas, cette loi ? Vaste débat. Evidemment, tout le monde n’est pas d’accord, et tout n’est pas à jeter ; mais remarquons qu’une fois encore de nombreux communiqués officiels de différent-e-s responsables haut placé-e-s et organismes de recherche, hors de tout cadre syndical, se sont élevés contre le projet. Je me contenterai de relayer trois raisons majeures qui semblent traverser les protestations à tous les niveaux.

1. Doctorant-e-s, jeunes docteurs et attractivité des carrières.
Les discours du gouvernement regorgent de déclarations d’intentions et de bonne volonté à ce sujet. Il faut du sang neuf pour la Recherche, notre Recherche a besoin de ses forces vives
Les EGR demandaient plus d’allocations de recherche, la revalorisation de leur montant, un plan pluri-annuel pour l’emploi offrant une meilleure visibilité des opportunités de postes, davantage de postes stables et un coup d’arrêt dans la politique suicidaire de précarisation grandissante des travailleur-euse-s de la recherche, des aménagements dans l’obligation d’enseigner des Maîtres de Conférences fraîchement recruté-e-s, les plus productifves en terme de recherche.
Qu’en est-il dans la loi ? On promet 3000 postes pour 2006. D’abord, sur ces 3000 postes, 2000 sont précaires (C.D.D. et autres A.T.E.R.). Ensuite, on se refuse à voir au-delà de 2006, dehors le plan pluri-annuel. Puis, on ne revalorise pas l’allocation de recherche. Créée et fixée 50% au-dessus du salaire minimum en 1977, revalorisée au lance-pierres (car non indexée), elle est aujourd’hui en-dessous du S.M.I.C. ! (Voir ici un document de la CJC donnant quelques points de repères sur l’allocation de recherche). On se félicite cependant que le Sénat ait adopté un amendement pour qu’elle soit indexée sur la grille de la fonction publique. Une petite victoire, puisque les salaires des fonctionnaires n’augmentent plus depuis un moment…
Alors, l’attractivité des carrières ? Les jeunes docteurs continueront à s’expatrier en masse. Beau gâchis pour la patrie qui a financé (à prix d’or !) pendant 20 ans leurs études et qui les abandonnent juste au début du retour sur investissement… Pour un moment de détente je vous conseille ce petit film humoristique-noir de la section jeunes chercheurs de SLR.

2. Financements, stratégies, A.N.R. et pilotage gouvernemental
Avec la création de l’Agence Nationale pour la Recherche, l’Etat entend développer la culture par projets dans la recherche. La culture par projets ! Tarte à la crème censée être la panacée à tous les problèmes de productivité, de communication interdisciplinaire, etc. mais profondément inadaptée aux modes de fonctionnement à moyen-terme et non-applicatifs en première intention de nombreux domaines de recherche. Dans les autres, la culture par projets existe déjà (par exemple dans mon labo via de nombreux contrats industriels et projets européens), mais le gouvernement semble l’ignorer. Evidemment, quand le gouvernement parle d’insuffler n millions au budget de la recherche, il s’agit essentiellement de financer des projets, sélectionnés comme prioritaires via l’ANR. Les budgets des laboratoires pour conduire d’autres recherches sont, eux, réduits ; l’initiative des choix stratégiques se transfère ainsi de plus en plus des labos vers l’ANR, car financements et priorités stratégiques vont main dans la main. Je vous laisse deviner qui sélectionnera les projets financés et sur quels critères ceux-ci le seront ?
Et je ne parle même pas des incitations à la recherche privée dans les entreprises.

3. Evaluation de la Recherche
C’est le sujet sur lequel je pourrai le moins me prononcer, mais que je mentionne car il semble retenir l’attention des acteurs les plus respectables des divers mouvements. Illes questionnent principalement la légitimité scientifique des nouvelles structures destinées à évaluer le travail des chercheurs et chercheuses (tous étant par ailleurs en faveur d’une réforme de l’évaluation).

Conclusion : peut mieux faire, Monsieur le Ministre délégué !

Pour finir quelques liens supplémentaires :
Appel des représentants de la communauté scientifique aux sénateurs et députés
Les réactions du collectif SLR.
Note de lecture de la CJC (sur une version antérieure du projet, mais qui reste pertinente).
Un dossier sur l’histoire du mouvement des chercheurs.

Dans le troisième et dernier épisode de la PhD trilogy, je vous parlerai de la deuxième face cachée des chercheur-e-s jeunes et moins jeunes : l’enseignement.

Lectrice

Lundi 19 décembre 2005

L’avantage d’être seule et transparente comme je le suis en ce moment, c’est que pendant que certains planchent sur vingt révélations croustillantes, comme d’autres font des lignes d’écriture (ou la photo de leur frigidaire), moi, j’ai le temps de m’adonner à une crise de bibliophagie aiguë. J’ai ainsi pu dévorer en trois semaines (certes au détriment de mes nuits de sommeil) plus de livres que je ne l’avais fait depuis… hmm je n’ose même pas compter. Comme la plupart ne m’ont pas déçue, j’en profite pour en faire mes conseils de lecture pour les vacances de Noël.

Kiffe kiffe demainKiffe kiffe demain, Faïza Guène, éditions J’ai Lu.

Je crois qu’on a parlé de cette demoiselle à la télévision à la sortie de son bouquin il y a un an à vue de nez (je ne me souviens plus de la date exacte, et je ne peux pas vérifier, l’ayant déjà prêté à quelqu’un à qui je voulais du bien). Bref, « avant », avant les récentes violences en banlieue. Et je ne les avais pas particulièrement en tête en achetant le bouquin, d’ailleurs; c’est en le lisant que le rapport m’a évidemment sauté aux yeux. Oh bien sûr, ce n’est ni de la fine analyse socio-culturo-politique, ni de la très grande littérature - pour autant que ça ait encore un sens de parler de grande littérature. Mais c’est vivant. Chaque ligne respire la vie, la vie et la fraîcheur de cette jeune fille française née de parents marocains, gavée de références télévisuelles à mourir de rire, lucide, désenchantée et naïve à la fois, qui raconte tout simplement sa vie quotidienne dans sa cité de Livry-Gargan, de l’intérieur, avec ses mots d’adolescente et sa soi-disant « double culture » qu’il est grand temps de reconnaître comme une culture française, quoi qu’en dise l’excité magyar de la place Beauvau. Rafraîchissant et salutaire.

KelmanJe suis noir et je n’aime pas le manioc, Gaston Kelman, éditions 10-18.

Alors là, on passe un cran en militantisme et en profondeur, mais on reste (inconsciemment pour moi au moment du choix du livre sur le rayonnage) dans la thématique racisme, communautarisme, banlieues, intégration… Faut dire, ça fait un moment qu’il se pose des questions et qu’il y réfléchit, Monsieur Kelman. Et il a la verve, l’intelligence et le vécu pour en parler. C’est provocateur parfois, mais lucide. Quelques rappels historiques fort bienvenus et quelques anecdotes savoureuses balaient pas mal d’idées néfastes, qu’il s’agisse de racisme ordinaire, de la bonne volonté d’anti-racistes à côté de la plaque, ou même du comportement des noirs eux-mêmes. On n’est pas forcément d’accord avec tout : c’est le mérite des écrits engagés. Mais l’ensemble est éclairant, et plaisant à lire de surcroît, ce qui ne gâche rien.

Pears Le cercle de la croix, Iain Pears, éditions Pocket.

On change de style, il faut bien se divertir un peu ! Mais divertissement de haut vol. Roman historique, il allie une belle érudition utilisée à bon escient - moins tape-à-l’oeil qu’un Umberto Eco (que j’adore cependant) avec qui on l’a comparé -, une histoire passionnante et une grande maîtrise formelle de la narration. Quatre témoins racontent leur version d’un meurtre, et seul l’entrelacement de leurs points de vue hautement biaisés permet au lecteur de démêler l’écheveau. Pendant ce temps, on traverse l’Angleterre du XVIIe siècle, l’après Cromwell, les interactions sociales, les progrès de la science et sa confrontation avec les superstitions encore vives, la pensée philosophique en ébullition, la politique d’une époque méconnue… Touffu et fascinant. Ne pas avoir peur des 900 et quelques pages ! Ayant dû l’acheter en version française pour assouvir sur-le-champ une envie logistiquement insatisfaisable en version originale, j’ai pu constater que la traduction était de fort bonne tenue, mais j’imagine que la V.O. doit être encore plus jouissive.

Une victoire personnelle, aussi. C’est sa mère qui me l’avait conseillé. En deux ans, je n’avais pas encore réussi à poser la main dessus.

ButlerTrouble dans le genre, pour un féminisme de la subversion, Judith Butler, éditions La Découverte.

Pour finir, celui que j’ai commencé en premier et fini en dernier… parce qu’il faut le digérer ! Je ne suis ni experte en histoire du féminisme, ni calée en pensée queer, alors il a fallu s’accrocher. Entre les références connues (Foucault, Beauvoir, Lévi-Strauss) et celles dont je connaissais tout juste - et pas toujours - le nom (Irigaray, MacKinnon ou Kristeva), on navigue. Le style est alambiqué : l’auteur est philosophe et sa pensée n’est pas simple, quoiqu’on ait pu dire pour réduire le concept queer en quelques phrases choc. La progression et l’organisation aident cependant à faire sens, et je me suis prise à hocher la tête en pensant sans le dire : oui, c’est tout-à-fait ça ! Mais au fait, de quoi ça parle ? Et bien, des genres masculins et féminins et des autres, de leur construction culturelle et existentielle, du rôle et de la nature des normes, des germes subversifs qu’elles portent en elles-mêmes, du féminisme, et de plein d’autres choses encore. Mission impossible d’en résumer les thèses en si peu de mots. Un livre ardu mais que je ne regrette pas d’avoir lu, d’ailleurs, je me suis sentie plus intelligente quand je l’ai refermé. Vraisemblablement incontournable pour se faire une approche du sujet. Notons également l’excellent - et humble : un abondant paratexte vient éclairer ses choix - travail du traducteur.

Et en guise d’entremets, les opus 5 et 6 d’Harry Potter, pour rattraper mon retard. Et oui, il était temps. Comme je suis la dernière de France et de Navarre à l’avoir lu - au moins parmi celleux qui avaient préalablement lu les quatre premiers - il ne s’impose pas d’en faire un commentaire particulier. Une seule remarque : je déconseille très vivement le passage brutal de la version française à la version anglaise ou l’inverse, les vocabulaires fleuris inventés par J.K. Rowling et par son traducteur français - noms propres et autres exotismes sorciers - demandant une certaine gymnastique pour être mis en correspondance. Que celui qui peut me donner la version française du sortilège Scourgify sans recourir à internet me jette la première pierre !

Paris-carnetière

Lundi 12 décembre 2005

J’avais pourtant clamé haut et fort que je ne le ferais pas. Pas de compte-rendu de Paris-Carnet. Parce que tout le monde le fait et parce que je n’aime pas les « passages obligés », parce que je pense que personne ne s’intéresse à ce que moi j’ai fait au Paris-Carnet et parce que je ne voyais pas bien ce que j’aurais pu en dire dont je m’imaginerais « qu’on n’en a encore rien dit d’essentiel », pour reprendre le mot de Kundera. J’ai quand même tenu bon pour les deux premiers, ça me console.

Et puis, à lire çà et là divers billets à propos de ce même soir, il m’a quand même semblé que je n’étais pas la seule à commencer à penser différemment l’événement et sa procession de comptes-rendus. Des voix s’élèvent pour dire autre chose. Les Paris-Carnets ne sont plus les rencontres nouvelles qui étaient leur vocation initiale, il me semble, et ce n’est pas tellement étonnant, arrivés à leur vingt-neuvième édition. Les gens se connaissent, que les quelques puceaux et pucelles ne connaissent pas, et ça ne se mélange plus tellement. On ne va plus au Paris-Carnet pour découvrir de nouveaux blogueureuses, on y va pour retrouver celleux qu’on connaît maintenant depuis longtemps. Certes, il y a beaucoup (trop ?) de monde, certes c’est de l’inclination humaine d’aller d’abord vers celleux qu’on connaît déjà, certes, je te lis et tu me lis mais on le sait depuis longtemps, de quoi on parle maintenant ? Au fond, Paris-Carnet a-t-il encore une raison d’être, d’être en tant que tel et non pas se retrouver autour d’un verre et de ses ami-e-s comme on le fait déjà tous les jours ?

Une célébrité du microcosme pariscarnetier se présente à moi en déclinant ses prénoms, le vrai et le faux, pour la troisième fois, avant de se retourner immédiatement vers mon voisin de gauche, qu’elle connaît mieux. Elle ne se souvient toujours pas de moi, et ne s’en souviendra pas davantage la prochaine fois, puisque nous n’avons rien échangé de plus. Les groupes formés depuis des mois restent les mêmes, figés ou presque. Je n’échappe pas à la règle, me retrouvant à table avec ceux que je connais déjà. En parcourant la salle des yeux je vois des noms ou des URL s’envoler au-dessus des têtes de leur propriétaire comme les petites étiquettes Ikea du salon du héros de Fight Club, savent-illes que je le sais ou se souviennent-illes de moi, et qu’est-ce que je vais bien aller leur dire, et comment, je me sens comme l’intruse dans leur groupe déjà soudé. Comme un paradoxe, il paraît presque incongru de décliner son nom et son blog parmi les habitué-e-s; si personne ne le sait encore, c’est quand même un peu qu’on a pris le train en marche.

Et puis je suis largement aussi fautive que les autres, parce que je n’y vais pas non plus. Leur parler.

L’impression d’être à côté, d’être loin, de ne pas savoir rencontrer. Au point d’aller boire ma bière à côté d’une table délaissée dans un espace délaissé, comme une bulle, peut-être en espérant l’effet « pot-de-miel » ? C’est celui que je connais, que je connaissais avant, avant le blog, qui vient me voir.

Et puis les rencontres finissent par se produire, quand même, à mesure que l’endroit se vide. Je discute de ma thèse (merci le tee-shirt qui fournit un sujet de conversation) avec quelqu’un qui semble très intéressé par le sujet, et sur lequel je ne mettrai un nom et un blog que quelques jours plus tard grâce à son compte-rendu, - et ce n’est pas plus mal-. Puis avec un autre, qui pense à la voie de la thèse, et que j’encourage du mieux que je peux (sans jamais mentir, ce qui n’est pas si facile). Puis je peux enfin parler à celui que je voulais voir, celui pour qui j’ai affronté le passage de la Seine et l’aventure dans les contrées lointaines de la rive droite. Une seconde, je crains à nouveau le syndrome je te lis, tu me lis, on parle de quoi maintenant ? Heureusement, le personnage est à la hauteur de ce à quoi je m’attendais à la lecture de ses écrits et il n’est pas difficile de trouver à discuter. Le barman sonne sa cloche bientôt.

Au final, une bonne soirée, comme on en passerait avec un groupe d’ami-e-s dont certain-e-s seraient venu-e-s accompagné-e-s de pièces rapportées avec qui on aurait fait connaissance. Rien de bien différent.

Je te lis, tu me lis. OK. On parle de quoi maintenant ?

Southparked

Vendredi 2 décembre 2005

Atteinte moi aussi du virus éclair qui traverse la blogosphère ces derniers jours, je vous livre mon autoportrait.

Southparked

Pour faire une petite pause entre deux calculs de distances de Kullback-Leibler, c’est plus rapide que se coller la suite de la PhD trilogy, vous en conviendrez. Considérons ça comme un entracte…

Alors, vous me reconnaissez ?