Archive pour décembre 2006

Delermophile

Dimanche 3 décembre 2006

Avec peu de temps, plein de choses à raconter mais pas vraiment envie d’en parler, très envie de m’occuper de ce blog sans savoir trop comment, j’ai enfin trouvé une occasion de faire un grand retour sans jouer la carte du billet geignard et sinistre : Vincent Delerm en concert1. Rha. Grâce à lui, je suis de bonne humeur depuis vendredi soir. Un fait aussi exceptionnel méritait bien un petit billet.

Ce qui me paraît frappant avec Vincent Delerm, c’est que les reproches que lui font les gens qui ne l’aiment pas sont exactement les raisons pour lesquelles les autres l’aiment. Je n’échappe pas à la règle. Parisianiste, bobo, name-dropper, chanteur « générationnel », voix toujours entre deux fausses notes, sentimentalisme collégien… je ne vois pas de problème à cela. J’aime bien Vincent Delerm. J’aime bien ses textes, sa voix, ses arrangements, j’aime bien le personnage aussi, et puis j’aime bien sa tronche. Voilà. J’avais bien révisé avant d’aller au concert, écoute intensive de ses trois albums2 avec accent sur le dernier, que je ne maîtrise pas encore à fond ; le plaisir du concert c’est aussi d’avoir bien en tête les versions studio, pour goûter cette double délectation de retrouver des chansons que l’on aime et d’en remarquer les petites différences avec une version live.

Et ce plaisir-là, à n’en pas douter, était bien présent vendredi soir. Une réécriture complète des Filles de 1973, rebaptisées pour l’occasion, bien sûr, Les Filles de 1976 ; une variation ad libitum sur les différentes régions de France et leur Miss en épilogue de Sous les Avalanches ; mais aussi de petites variantes plus subtiles, de ci de là, quelques impros au piano, un mot changé dans les paroles, appuyé par une mimique, qui surprend le public en train de reprendre la chanson… dans un équilibre assez bien pesé avec le familier, ce qu’on connaît bien et qui fait tout de même le fond de ce qu’on est venu entendre.

L’humour y était, aussi. La mélancolie assez prégnante sur ses albums ne laisse peut-être pas beaucoup transparaître cet aspect de l’énergumène. Ce gars est drôle. Même quand il fait une blague nulle. Quelques petits artifices déjà utilisés dans des concerts précédents (commentaires diffusés en voix off, racontant ce que les musiciens sont en train de penser, pendant une intro piano interminablement ennuyeuse) mais irrésistiblement drôles malgré tout. Tout le groupe déguisé en poncho, sombrero et fausse moustache sur La Natation Synchronisée. Les Filles…, encore, interrompues pour un récit tout ce qu’il y a de plus banal sur des souvenirs de collégien, comme un cheveu sur la soupe, tout en humour pince-sans-rire. Les projections vidéo qui viennent souligner certaines chansons. Si l’on ajoute à cela une salle toute acquise à la cause et le boyau de la rigolade en l’air, ça donne quelques beaux éclats de rire.

Du rire mais aussi de l’émotion, pour quelques chansons qui se font poignantes. Là, la résonance qui peut exister entre une chanson et un spectateur relève de l’expérience intime, bien sûr ; si vous connaissez à la fois le dernier album et les billets du mois de mai de ce blog, vous comprendrez aisément qu’Ambroise Paré n’était pas loin de me tirer quelques larmes. Je n’en dis pas plus.

Finalement, ce n’était pas seulement un concert mais bien un spectacle complet, petites mises en scène, déplacements, confidences parlées à la Souchon, projections d’images (vidéo de Rouen sur Voici ma ville, images éducatives vieille France sur Du Sépia plein les doigts, une chanson acide et savoureuse sur la tentation du « c’était mieux avant », sans compter la scène d’ouverture du concert), utilisation d’accessoires (un projecteur de diapos pour un karaoké un peu spécial sur Tes Parents, un magnétophone pour remplacer Peter Van Poehl sur Marine), éclairages soignés (intimisme particulièrement réussi sur Le baiser Modiano, notamment), et même l’esquisse de quelques pas de danse, aussi volontairement ridicules que tordants.

On ajoute deux chansons inédites (ou simplement inconnues de moi), un invité surprise (apparemment différent chaque soir ; vendredi, c’était Benjamin Biolay, je pense que j’aurais préféré Irène Jacob présente la semaine précédente, mais bon, on ne choisit pas), d’excellents musiciens (rompant avec la tradition 100% piano-voix des deux premières tournées), un Vincent détendu, plus à l’aise avec sa voix et son corps qu’au début de sa carrière, visiblement très heureux d’être sur scène, une véritable communication avec le public, et ça donne un peu plus de deux heures d’une très très bonne soirée.

J’en oublie même de parler de Constance Amiot en première partie, improbable union entre K.T. Tunstall et Carla Bruni, qui s’en est honorablement sortie seule avec sa guitare devant un public impatient, et de cette insupportable manie delermienne de mettre sept ou huit chansons en rappel (les rappels prémédités comme partie intégrante du spectacle m’agacent). J’ai même failli me faire avoir, à sa première sortie de scène, j’étais presque outrée qu’il n’ait pas chanté Il fait si beau, une des meilleures chansons du dernier album et dont je pensais avant de venir qu’elle devait être l’apothéose de ce concert ; c’était sans compter sur cette déplorable habitude de prendre la première sortie de scène pour un entracte. Mais je lui pardonne.

Vincent Delerm finira son tour de chant parisien samedi prochain pour entamer un petit voyage dans l’hexagone jusqu’en mars. Ne le loupez pas. Par pure curiosité et dans l’intention de recommander ce spectacle à ceux de mes amis auxquels je veux particulièrement du bien, j’ai jeté un oeil sur un site de réservation sur internet : il reste des places, et si quelqu’un voulait avoir l’obligeance de me servir d’alibi pour y retourner la semaine prochaine, je crois que j’aurais du mal à résister au plaisir (parfaitement altruiste bien entendu) de l’y accompagner. Surtout si on m’invite.


  1. À la Cigale, 120 boulevard de Rochechouart, jusqu’au 9 décembre [back]
  2. Vincent Delerm, 2001, Kensington Square, 2004, Les Piqûres d’Araignée, 2006, tous les trois chez Tôt ou tard. [back]