Stéphanie, Jean, Ala… et les autres
« Les symptômes traumatiques sont très semblables, quel que soit l’événement subi et quelle que soit la culture d’origine. Une victime de viol « ressemble », du point de vue symptomatique, à une victime d’attentat. Par contre, le vécu traumatique (la honte, la culpabilité…), la durée et l’intensité du traumatisme peuvent varier en fonction de l’acte subi, de la personnalité de la victime et de la culture d’appartenance. »
Carole Damiani, psychologue
Il y a des mots qui sont durs à dire, et durs à entendre. Ce sont quelques fragments de ces mots-là qu’arte nous donnait hier dans une excellente soirée thématique sur les victimes de violence.
« Le deuil de la violence » était le premier documentaire. Titre intriguant, d’une certaine manière, car ne parle-t-on pas de deuil pour la perte d’un être cher, de quelque chose qu’on regrette, qu’on voudrait voir revenir, quelque chose qui faisait partie de sa propre vie ? Et l’on comprend au fil des mots et des témoignages de victimes (témoins de massacres en Afrique, enfants de la bande de Gaza, victimes d’abus sexuels) et de thérapeutes, que oui, il y a bien un double deuil à faire. Car quand on a été victime de violence, la violence a fait irruption dans notre vie, dans notre corps, elle devient partie de nous-mêmes, avec la haine contre soi et contre les autres qui nous ronge. Elle n’est pas seulement extérieure, elle entre en nous. Le premier deuil, c’est se débarrasser de cette violence-là, en faire une partie du passé, la faire sortir de notre corps. Le deuxième deuil, c’est le deuil du soi-même, celui qu’on était avant, car c’est un être passé, perdu: il faut accepter qu’on ne sera plus jamais le ou la même. Ne pas essayer de se reconstruire à l’identique, de retrouver ce qu’on était; c’est tout simplement impossible.
Les mots du deuxième documentaire, « Abus sexuel, des mots pour survivre », sont encore plus durs, crus, dépouillés. On sent à la fois le travail accompli et la fragilité de ces cinq femmes et de cet homme qui se racontent devant la caméra. On sent le corps brisé, la rupture entre la victime et le monde, entre la victime et son propre corps, l’atroce déchirure dans le tissu de ce qu’on espérerait être L’humanité au singulier.
Les mots doivent être dits et le documentaire va au bout de cette cruelle nécessité. Il dit les sexes, le canon de l’arme qui tire deux balles dans la poitrine, les caresses sous les couvertures, les objets enfoncés dans le gland, les corps couverts du sang de sa famille quand on est caché dans le placard, jusqu’à l’horreur de ce père qui sodomise sa fille alors qu’elle vient tout juste de se casser le coccyx en tombant dans l’escalier. Ils et elles disent. Leur prénom, leur âge, leur profession, la violence dont illes ont été victimes, depuis combien de temps illes sont en thérapie, les enfants qu’illes ont eu depuis. A la première personne. J’ai été violé-e. Je, moi, pas de tournure passive, pas de contournement, pas de pathétisme, le simple fait, avec moi comme sujet. Et c’est une épouvantable douleur et un très long chemin, rien que pour pouvoir dire ça.
Des mots ressortent et restent de ces témoignages poignants. Sur l’impensable violence de l’acte: « Un individu décide que vous n’êtes rien. ». Sur l’importance du choix du vocabulaire: elles sont plusieurs (l’une le précise même explicitement) à se définir non pas comme « victime », mais comme « objet d’abus sexuels ».
Et l’un des mots les plus durs, peut-être, celui de Mya, fillette de douze ou treize ans, violée pendant plusieurs années par son demi-frère. Elle prépare le procès avec une musicothérapeute. Aujourd’hui, elle doit se présenter, dire son nom, chanter, rapper autour de son nom. Parce qu’elle devra se présenter lors du procès. Au début, elle dit qu’elle n’y arrivera pas. Puis elle parvient d’abord à écrire son prénom sur le tableau noir. Quand c’est déjà un terrible effort que d’écrire son nom, que le prononcer seulement semble être une tâche insurmontable, peut-on seulement imaginer à quel point une identité est détruite, à quel point cette fillette s’est elle-même rayée du monde, se refuse toute existence ? Le travail se poursuit. Elle chante des syllabes, plus ou moins son prénom, babille comme un bébé.
Trois fois dans cette verbalisation, le prénom de la petite Mya se transforme en « aïe ».
Et quand une petite fille de douze ans entend « aïe » dans son prénom, c’est pas facile de se retenir d’exploser en larmes, toute seule sur son canapé.
16 août 2005 à 6:35 pm
Curieux que ce post toujours bien écrit et fort intéressant n’ait pas été lu.
19 août 2005 à 7:23 pm
Il l’a été sans doute, mais les écrits intéressants n’appellent pas tous les commentaires…
23 août 2005 à 2:58 pm
Il l’a été, en fait.
22 mars 2006 à 12:03 am
J’ai fait le deuil de la haine que j’avais en moi, grâce au sport, j’ai defoulé tte cette haine que j’avais envers lui envers moi de n’avoir pu et su dire non.. J’ai fait le deuil de cette petite fille timide et coincée que j’étais avant, aujourdh’ui j’arrive a m’epanouir dans ma vie, je suis heureuse et je n’ai plus honte d’en parler, c’est lui le coupable pas moi..