De l’humanité des monstres

Il n’y a pas que d’énièmes rediffusions, des sagas de l’été et de la télé-poubelle-réalité sur les chaînes hertziennes au mois d’août; il y a aussi de bons films inédits, qui posent de vraies questions et qui en traitent avec finesse. C’est le cas de Taking Sides, film d’Istvan Szabo diffusé avant-hier sur France 2 (à une heure indue, cela va de soi… il ne faudrait quand même pas que les chaînes de service public donnent trop dans la pédagogie).

Wilhelm Furtwängler est sans doute l’un des plus grands chefs d’orchestre du XXè siècle, avec Herbert von Karajan qui lui a succédé à la tête de l’orchestre philharmonique de Berlin. Les plus mélomanes d’entre nous reconnaîtront au moins l’un de ces deux noms. Ce que l’on sait moins, c’est que, comme d’ailleurs la plupart des Allemand-e-s de 15 à 75 ans en 1945, son éventuelle inacceptable coopération avec le régime nazi a préoccupé les enquêteurs alliés lors de la dénazification qui a suivi la fin de la guerre en Allemagne.

Wilhelm Furtwängler n’a jamais appartenu au parti nazi. Mais il fut le chouchou d’Herman Göring et de Joseph Goebbels, il fut nommé par deux fois à des postes importants (dans le domaine culturel) du Reich et il dirigea pour l’anniversaire d’Hitler. La question que pose le film (intelligemment, et sans forcément y répondre), à travers l’enquête d’un militaire américain sur Furtwängler est: cet homme est-il complice des atrocités de l’Allemagne nazie, et faut-il (et qui peut décider de), à ce titre, le considérer comme un monstre et le punir ?

L’intelligence du film, c’est de montrer des personnages profondément humains, et donc faillibles. A commencer par l’enquêteur américain lui-même, magistralement interprété par Harvey Keitel (dont on ne doutait pas qu’il s’agissait d’un excellent acteur), militaire américain vaguement inculte et pétri de principes inébranlables, sincèrement traumatisé par l’horreur des camps qu’il a vue sur bobines 16mm, poursuivant sans se poser de questions une vengeance qu’il estime juste. Puis en continuant par son jeune adjoint, soldat juif mais amoureux de la musique, pétri de contradictions et de doutes, et sa secrétaire, jadis interrogée par la Gestapo et bouleversée de retrouver dans son patron les mêmes choquantes méthodes d’interrogatoire, alors même qu’on ne peut lui reprocher de ne pas poursuivre un but juste.

Le plus émouvant bien sûr est le personnage de Furtwängler. Homme brisé dont on sent, dans la belle interprétation de Stellan Skarsgaard (qu’on a vu chez Lars von Trier), tout le poids qui pèse sur les épaules. Furtwängler est un homme qui n’a pas su dire non. Parce qu’il mettait la musique au-dessus de tout et pensait que la culture pouvait élever les hommes, quel que soit le contexte. Parce qu’il aimait diriger, et qu’il le faisait bien. Parce que les petites barrières qu’il a élevées pour sa propre conscience (“Je n’ai pas dirigé pour l’anniversaire d’Hitler. C’était la veille.”) lui ont suffi. Parce qu’il ne “savait pas”, ou n’a pas voulu admettre. Parce qu’au-delà des valeurs d’humanisme, de justice et de paix qu’il invoque pour sa défense, il était d’abord jaloux, jaloux du “petit K.”, le jeune virtuose von Karajan, qui menaçait de prendre sa place s’il fuyait l’Allemagne. La jalousie, cette petite faiblesse tellement humaine. La peur d’être remplacé.

Je n’en dirai pas plus sur le film: cette interview du réalisateur en parle fort bien, et je vous invite de toute manière à le voir.

Soutenir que les nazis étaient des êtres humains est une position polémique: il suffit de voir les levées de bouclier à la sortie du film La chute ou les réticences de ses proches dont fait part Eric-Emmanuel Schmitt dans la préface de son livre La part de l’autre. Il faut bien sûr condamner sans appel les atrocités nazies. De là, un certain nombre de personnes partent du principe que les nazis étaient des monstres, des aberrations de l’espèce, avec lesquels on ne peut pas et il ne faut pas discuter, et dont l’évocation de la possible humanité constitue une inacceptable compromission. N’y a-t-il pas un danger dans cette position, à oublier que ces hommes et ces femmes responsables ou complices des pires crimes, étaient des êtres humains, pétris de faiblesses humaines, et dont le germe de folie (présent en chacun de nous) a simplement éclos à la faveur des circonstances ? Nier l’humanité de ces hommes, c’est fermer les yeux au fait que n’importe qui parmi nous, humain-e-s, porte ce germe de folie. A mon avis et contrairement aux arguments avancés lors de la polémique à propos de La chute, il est bien plus dangereux de dire qu’Hitler était “tout simplement” un monstre, que de montrer et de rester conscient de sa tragique humanité.

S’il y a d’un côté l’humanité et de l’autre la monstruosité, où se trouve la limite entre les deux ? A partir de quel point, de quel seuil, un être humain bascule du côté monstrueux ? De quel côté de la barrière faut-il placer Furtwängler ? Quel est ce petit centième de millimètre, cet infinitésimal qui sépare l’un de l’autre ? On voit bien que cette hypothèse ne tient pas la route. Aux deux bouts de l’échelle il y a de l’humanité. Des actes atroces, des actes monstrueux, inexplicables, au-delà de tout entendement… commis par des humains. C’est peut-être ce qu’il y a de plus terrifiant. Il serait tellement plus confortable de ranger ces criminels dans la non humanité, de refuser de partager quoi que ce soit de nos natures respectives, d’en faire l’Etranger total. Mais ils étaient humains.

9 réponses à “De l’humanité des monstres”

  1. Pascal a dit :

    Tout à fait d’accord. C’est tellement rassurant de se dire qu’un Hitler ou un terroriste islamiste n’est pas humain, c’est tellement confortable de se dire qu’on a soi-même rien en commun avec ces personnes… Et pourtant c’est complètement faux : comme tu dis, le germe de la folie est présent chez tout le monde, il attend juste des circonstances favorables pour éclore…

    (et sinon, je déteste la manière de diriger de Furtwängler, mais ça doit être parce que je suis trop baroque : j’aime les orchestre réduits, transparents, précis. Tout le contraire, quoi)

  2. Melie a dit :

    Très jolie note Artefact, dans la continuité de la discussion que nous avions ébauchée… Belle façon en outre de montrer la/ta peur de la folie.

  3. Aurele a dit :

    Inédit le film ? Euh, je l’ai déjà vu à la télé il y a quelques années et revu lorsqu’il est passé l’autre nuit. Harvey Keitel y est, comme toujours, excellent.

  4. Artefact a dit :

    En général, la mention “inédit” est une pudique ellipse pour “inédit sur les chaînes hertziennes, Canal+ exclue”. C’est en tous cas ainsi que j’ai compris le commentaire de la femme-voix de France 2 qui en annonçait la diffusion dans la journée. Tu l’as peut-être vu sur une autre chaîne ?

  5. Farfalino a dit :

    Cela me rappelle une chanson de Jean-Jacques Goldman : “né en 17 à Leidenstadt”.
    “On saura jamais c’qu’on a vraiment dans nos ventres
    Caché derrière nos apparences
    L’âme d’un brave ou d’un complice ou d’un bourreau?
    Ou le pire ou plus beau ?
    Serions-nous de ceux qui résistent ou bien les moutons d’un troupeau
    S’il fallait plus que des mots ?”

    Cela me rappelle une annedocte d’une amie visitant une exposition en Allemagne sur le IIIème reich. Un couple de vieilles personnes regardaient les photos de grands rassemblements des jeunesses hitlériennes. La dame dit à son mari “tu te souviens ce qu’on chantait ?”. Et les deux se mirent à fredonner un chant patriotique qu’ils avaient appris à l’époque. Glaçant non ?

    Quand j’étais enfant, je me demandais quels rôles avaient joués mes grands parents pendant la seconde guerre mondiale. De quel coté étaient-ils ? Je n’ai jamais eu vraiment la réponse mais il me semblait qu’ils étaient comme 80 % de la population, dans aucun camps.

    Comme dirait Coluche “l’horreur est humaine” …

  6. ginette a dit :

    C’est bien parce que l’auteur est humain que l’acte est monstrueux.

  7. Marione a dit :

    Tiens mon blog s’apelle comme le tien ! voila c’est tout !

  8. Justine Miso a dit :

    J’adore Eric Emmanuel Schmitt… que de justesse dans ce post! et oui, on a une part de l’autre

    J’M.

  9. Karine a dit :

    J’approuve totalement… (un peu fatiguée pr laisser un com plus long)

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