Choriste

Le pupitre alto des chorales est un pupitre méconnu et mal aimé qui vit un drame ignoré des foules: on prétend qu’il ne chante pas assez fort, opinion couramment répandue chez les chefs de choeur et les autres choristes. Les chanteuses affublées de cette voix grave, outre les parties d’accompagnement tristounettes qui leur sont trop souvent offertes et qui les privent de toute la gloire accaparée par les brillantes sopranos, récupèrent souvent en surplus une réputation de feignasses qui ne se fatiguent pas trop, et ce serait pour ça qu’on ne les entendrait pas. Mon chef de choeur bien aimé croyait en faire encore la semaine dernière une humiliante démonstration.

Je m’insurge ! Ceci est faux et je le prouve !

Commençons avec quelques rappels musicaux simples. Il existe de nombreuses voix de femmes. Dans la plupart des choeurs, ces voix sont grossièrement réparties en deux groupes ou pupitres, le pupitre soprano qui regroupe les voix les plus aiguës (et qui chante très souvent la mélodie principale) et le pupitre alto les voix plus graves. Voici sur une portée la tessiture théorique moyenne de ces deux groupes c’est-à-dire l’ensemble des notes couramment chantées par ces pupitres (Que les puristes ne me tombent pas sur le poil: je ne distinguerai pas ici la tessiture de l’ambitus). Rappelons que do3 est le do dit du milieu du piano. Je choisis comme note de référence la note située au milieu de la tessiture de chaque pupitre, soit le fa3 pour les alti et le do4 pour les soprani. Cette note est censée pouvoir être produite par la chanteuse de manière confortable et puissante.

La hauteur d’une note de musique est en rapport étroit avec la fréquence fondamentale du son, c’est-à-dire la fréquence des vibrations de l’air émis par la chanteuse. (Pour de nombreux cas, la relation entre hauteur perçue et fréquence fondamentale est loin d’être univoque, mais l’approximation est tout-à-fait raisonnable pour un signal de voix chantée.) C’est le fameux la 440, expression attribuant aux sons de fréquence fondamentale 440 Hertz (ou 440 vibrations par seconde) la note nommée la3.

Jusqu’ici, je ne réinvente pas l’eau chaude. Tout ceci est certainement connu de la plupart d’entre vous. Ce qu’on sait moins, c’est que le système auditif humain a l’étonnante particularité de ne pas percevoir avec la même “intensité” deux sons de même puissance mais de fréquences différentes.

Par puissance sonore, j’entends la puissance objectivement observable avec un appareil adapté, le décibelmètre ou sonomètre, qui mesure la pression acoustique exercée par l’air en déplacement. L’unité classique pour cette mesure est le dB SPL pour decibel sound pressure level. Cette quantité est donc en rapport direct avec l’énergie fournie par la chanteuse pour émettre ce son (les fameuses calories perdues pendant l’effort !).

L’intensité perçue, elle, est une quantité subjective, que l’on désigne en psychoacoustique par le terme de sonie pour éviter toute confusion avec une intensité physique. Comme il s’agit d’une grandeur perçue, elle ne peut être évaluée que par les sujets d’expériences psychoacoustiques. Le protocole grosso modo est simple: on présente à un grand nombre de cobayes des paires de sons, soit de même niveau SPL mais de fréquence différente, soit l’inverse, et on demande aux sujets de dire lequel semble le plus fort. Des expériences systématiques de ce type, majeures dans ce domaine de recherche, menées principalement pendant la première moitié du vingtième siècle, ont toutes conclu à des résultats similaires, que l’on présente sous forme de courbes d’isosonie. En voici un exemple de référence (choisi par l’ISO), établi par Robinson et Dadson en 1956:

Isosonie

Les fréquences fondamentales des sons sont reportés en abscisse; les niveaux de pression en ordonnée. Chaque courbe est donc l’ensemble de couples (fréquence, puissance) produisant la même sensation d’intensité, c’est-à-dire la même sonie. J’ai reporté verticalement les fréquences moyennes choisies précédemment: en mauve celle des alti et en vert celle des soprani.

Vous me suivez ? Bien. Mais… et le rapport avec la choucroute ?

Nous y sommes presque. Quand le chef de choeur demande au pupitre alto de chanter plus fort, il lui demande d’augmenter sa sonie; mais quand il sous-entend que les alti sont un peu paresseuses, il accuse leur niveau SPL. Or, à SPL égal, la sensation produite par les alti est moindre que celle produite par les soprani qui chantent une quinte plus aigu. Ou, si on prend le problème dans l’autre sens, pour produire la même sonie que leurs consoeurs, les alti doivent émettre un son physiquement plus puissant. Et c’est d’autant plus vrai que l’intervalle entre les deux voix se creuse, ce qui arrive souvent puisque les compositeurs en recherche de performance vocale tendent à exploiter davantage la partie la plus aiguë de la tessiture des soprani et la partie grave de la tessiture des alti.

Conclusion: les alti ne sont pas des feignasses !

Ajoutons quelques remarques aussi fumeuses que cet exposé:
- de toute manière, les soprani sont des crâneuses, elles trouveront toujours un moyen de la ramener.
- il n’y a pas qu’une fréquence fondamentale dans un son, mais d’autres composantes: les harmoniques et, dans le cas particulier de la voix, les formants. Je suis sûre qu’en creusant un peu, on pourrait se tirer les cheveux jusqu’à prouver que ces maudites soprani écrabouillent nos harmoniques et nos formants à grand coup de masquage fréquentiel sous leur puissant fondamental.
- la forme particulière des courbes d’isosonie n’est pas complètement expliquée, mais certaines hypothèses prétendent qu’il y a du Darwin là dessous. Autrement dit, l’oreille du petit humain et de la petite humaine au cours des âges, a développé une particulière capacité à entendre très bien la parole de ses congénères, et notamment les formants de sa chère et douce maman soprano. Mais ne le répétons pas trop aux sopranes, elles seraient bien capables de nous dire que leur état est un avantage évolutif.
- on chante peut-être moins fort, mais au moins on évite de beugler quand on chante faux, pas comme d’autres. En plus, nos parties sont plus difficiles.

Vous aurez tous compris que cette démonstration repose sur la mauvaise foi la plus éhontée qui soit. Evidemment, les quelques bouts de décibels supplémentaires que doit fournir une brave altiste pour se faire entendre sont aisément grapillés par une bonne technique. Le rapport entre les calories brûlées et la puissance qui sort de la bouche dépend grandement de la technique vocale… D’autre part, les courbes d’isosonie sont établies avec des sons “purs” c’est-à-dire parfaitement sinusoïdaux ce qui est très loin d’être le cas d’un signal de voix chantée; le calcul de la sonie dans le cas général est loin d’être trivial… Mais j’aime bien être de mauvaise foi.

22 réponses à “Choriste”

  1. Thomas a dit :

    Moi, j’iame bien quand tu es de mauvaise foi, mais j’aimerais bien quand même un jour un petit exposé sur la tessiture vs l’ambitus.

  2. Pinky a dit :

    moi j’appelle ça de la masturbation…

  3. Thomas a dit :

    Pinky, c’est le terme ambitus qui te fait penser à la masturbation ?

  4. biowoman a dit :

    hello, tu vas bien ?

    tu nous postes bientôt ?

    bises

  5. Artefact a dit :

    Grosses semaines, petit moral… mais ça vient ! merci pour le soutien, ça fait plaisir !

  6. biowoman a dit :

    aaaah
    j’allais juste te reposter un “wo bist du” mais tu es là apparemment !
    bon, ben courage à tout’
    bises

  7. lola a dit :

    coucou sa va

  8. lola a dit :

    ta pas les note des choriste !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!aaaaa c est domage pas bisous

  9. Artefact a dit :

    Même en situation de grand manque affectif, je ne suis aucunement demandeuse de bisous de la part d’une personne capable de bafouer aussi éhontément les règles d’orthographe et de typographie de notre belle langue française. Il faut avoir des principes, dans la vie !

    Quant aux partitions des chansons interprétées dans le film Les choristes (qui me semblent, à grand coup d’interprétation, être l’objet de la requête ci-dessus), elles sont disponibles par exemple ici, mais je me dois de vous prévenir qu’il vous sera difficile de les chanter seule, une chorale étant généralement constituée de plusieurs membres. Je préfère insister car le pluriel semble être un concept qui vous échappe ;)

  10. LN a dit :

    Moi aussi je suis alto, et moi aussi je suis de mauvaise foi… n’empêche que c’est vrai que les soprani elles croient qu’elles sont les plus belles et qu’elles chantent bien. Et c’est vrai aussi, et là je ne suis pas de mauvaise foi, que les alto ont un rôle ingrat et que leur partition est toujours plus difficile à travailler.
    La preuve que mon lobby anti-soprani chez les alti est efficace, puisque c’est même mon chef qui m’a indiqué ce blog.
    Courage Atefact… nous vaincrons !

  11. Artefact a dit :

    Hihi… Alti de tous les pays, unissez-vous !

  12. Artefact a dit :

    Le commentaire précédent de Laurence, bien qu’en rapport avec le sujet du billet, n’en restait pas moins du spam. Je l’ai donc supprimé. Je fais régulièrement de même pour nombre de messages clairement de type spam. Dans le cas du commentaire de Laurence ce serait plus dicutable, mais j’ai mes raisons de le considérer malgré tout comme un message publicitaire indésirable. Qu’elle se manifeste si elle estime ce traitement injuste et nous en discuterons.

  13. eustazio a dit :

    Oue alto power !! J’ai chante dans pas mal de chorales et j’en ai meme dirige une, j’ai MEME chante alto en soutien et dans un quintette de mecs et ben quoiqu’il arrive c’est TOUJOURS le pupitre d’alto qui sonne le mieux. Et c’est meme pas de la mauvaise foi hein c’est statistique. SI je devais inoquer des raisons je dirais que beaucoup de sopranos sont de fausses sopranos qui se la petent et que beaucoup de potentielles tres bonnes sopranos restent alto par modestie. Et sinon tu oublies de citer le fait que les altos ont tout de meme du merite car leur parties sont souvent plus compliquees et qui ont l’air de rien en tant que tel vu qu’on leur demande souvent de completer l’harmonie… D’ailleurs un moment toujours rigolo c’est quand on demande a une alto ce qu’elle chante a la chorale, elle va repondre par exemple “le gloria de vivaldi” l’autre va repondre “ah oui ca me dit quelque chose c’est quoi l’air?” et apres une tentative de l’alto, fatalement “euh… c’est quel siecle deja vivaldi ??”

  14. So a dit :

    Je devrais venir plus souvent par ici moi…

  15. Artefact a dit :

    eustazio : ce que tu écris là me mets du baume au coeur et sonne comme du miel à mes oreilles :) Je me vois cependant obliger d’infirmer une chose : il se trouve malheureusement un pupitre alto de ma connaissance qui est très loin d’être celui qui sonne le mieux :?

    So : excellente idée ;) Fais comme chez toi !

  16. Taomin a dit :

    Ah là là.. cette rivalité entre sopranes et alti, elle a vraiment la vie dure !
    la même existe-t-elle entre basses et ténors ?

    Je chante dans deux choeurs. Dans le premier (mixte) en tant que soprane, où le pupitre d’alti est vraiment bon et homogène question son. Dans le second (choeur de femmes exclusivement) je suis soprane polyvalente, nous chantons à 3 ou 4 voix, avec des alti pas toujours de compet’ et bien que soprane, je m’insère souvent dans un autre pupitre plus “faible” (question niveau ou question nombre).

    Mon expérience de choriste m’a montré plusieurs choses :
    - c’est vrai, souvent les sopranes la ramènent. De fait comme elles ont souvent le lied et qu’elles ont la partie la plus aiguë, souvent ce sont elles qu’on entend surtout. Et une soprane qui chante fort et faux, c’est l’horreur.
    - les alti ont fréquemment (mais c’est pas une règle générale, hein) un gros complexe d’infériorité par rapport aux sopranes. Et du coup n’osent pas. Souvent aussi ce sont des femmes qui pourraient monter mais qui n’osent pas parce qu’elles ont peur de leur voix aiguë. A de rares exceptions près, les femmes sont mezzo et arrivent à monter beaucoup plus qu’elles ne le pensent (je connais plein d’alti qui ont le fa4, et de sopranes qui ont le fa2)
    - Et c’est vrai aussi, les parties d’alto ne sont pas toujours passionnantes, mais primordiales pour la polyphonie…. que ferait-on sans la tierce ? Sur l’intéret des voix d’alti vs celui des voix de soprane, il y a plein de partitions intéressantes pour choeur harmonisées de façon moins classiques, qui laissent le lied aux autres pupitres. Dans mes choeurs c’est le cas, tout le monde est content en général !
    - Et dernière remarque, chanter autre chose que le lied est hyper formateur. Moi j’aime beaucoup. Cela permet de travailler l’oreille polyphonique !

    Oups je suis hyper bavarde… est-ce le propre de la soprane ?

  17. So a dit :

    D’ailleurs c’est ce que je viens de faire :) j’ai tout lu (allez j’avoue avoir sauté une ou deux notes un peu trop longues ou hardues à mon goût, mais pas plus qu’une ou deux).

  18. Asita a dit :

    bonjour, artefact, si tu n’en as pas encore eu connaissance, je t’invite à lire l’article d’Europa Cantat sur “les quatre voix et le c(h)oeur”, pour revisiter quelques vérités sympathiques sur nos différents pupitres.

    Bon we!

  19. Asita a dit :

    évidemment, c’est mieux avec les références (désolée!):

    http://users.skynet.be/acj/quatre_voix.htm

  20. Artefact a dit :

    Merci pour la référence, Asita, je ne connaissais pas… et c’est excellent !!

  21. carole a dit :

    salut Artefact,
    Très intérressant ton blog!
    Petite question (mais d’une grande importance pour moi): je suis alto, et choriste dans un groupe de reggae (je sais que ma tessiture doit aller de Fa2 à Fa4) mais mes parties à chanter sont exclusivement de Fa3 à Sol4 … Alors ma question est: Est-ce très embêtant?? Merci d’avance pour tes éventuels conseils… Bye!
    PS: va pas voir myspace jsuis un peu fausse! lol

  22. eloise a dit :

    jadore les choriste sa me fait telement pleirer a cause de mon gran pere ilest more

Laisser un commentaire