Négligente
Le temps passe si vite que je regarde le calendrier comme on regarderait une montre. Les pages y tournent plus vite que la trotteuse des secondes. Un mois et demi sans billet, une pile de courrier à trier qui menace dangereusement de s’écrouler, une pile de vaisselle sale rejouant la soupe primitive (la vie ne tardera plus à y apparaître), des choses à faire que je retarde, des mails restés sans réponse, des amis que je dois rappeler… ce que je fais de mon temps, je ne sais pas trop, mais il est certain que je suis en pleine crise de négligence.
Ça commence par ce carnet, ça, vous l’aurez remarqué : aucune note publiée en près de deux mois, deux dans les brouillons - et elles risquent d’y rester. Manque de temps, manque d’envie, manque de fidélité à celleux qui pourtant m’encouragent. Je pensais avoir pris un engagement, au moins envers moi-même, en ouvrant ce blog, celui de me lancer dans quelque chose qui dure un peu, m’investir dans une activité à long terme, aller un peu en profondeur, une profondeur dont je pensais qu’elle ne pouvait être atteinte qu’à force de temps et de persévérance. Mais je ne connais pas le secret qui fait durer les choses. Mon envie d’écrire ici est loin d’être intacte - pas encore tout à fait morte, mais amochée. Les idées pour entretenir quelque chose, aussi. Mes deux derniers brouillons étaient d’un ennui mortel. Pour rester dans le ton que je voulais donner, il faudrait que la vie avance davantage. Ma vie tourne en rond, et mes idées aussi. Je n’ai pas envie de ressasser et d’écrire perpétuellement la même chose, sur la solitude, sur la maladie, sur mon incapacité à être au milieu des choses, ce sentiment de transparence, d’à-côté. Alors le blog périclite. Je ne sais pas ce qu’il va devenir. Mon attention s’y porte moins qu’avant.
Je ne me suis jamais considérée comme une papillonneuse, pourtant. J’avais le sentiment d’aller jusqu’à la fin des choses. Mais ce n’est pas vrai. Je papillonne et je néglige. Je m’enthousiasme pour une activité, mais je ne vais pas toujours au bout. Oh, avant de m’en désintéresser complètement, je me débrouille pour y mettre un point-virgule, y trouver un point de repos logique… mais les choses ne sont pas terminées. J’ai commencé à apprendre le violon : j’ai arrêté avant de savoir jouer les morceaux dont je rêvais. J’ai appris le tchèque : je ne saisis même plus les occasions de le pratiquer. J’ai brodé intensivement pendant des mois, et n’ai plus touché à mon travail depuis des mois aussi. J’ai appris et me suis passionnée pour beaucoup de choses, mais sans jamais aller jusqu’au point de pouvoir me définir comme une experte. Manque de constance ? Pourtant, encore une fois, je me suis toujours vue comme hautement résistante à la lassitude. Ce n’est pas de l’ennui ou de la lassitude, c’est de la négligence.
Avec les gens, c’est pire. Je ne me l’explique pas vraiment. Je laisse s’éloigner de moi les gens que j’ai aimés sans rien faire pour les retenir, et le temps s’occupe de nous séparer. Ce n’est jamais moi qui appelle. Pourtant (encore un pourtant, encore une impression) je n’ai pas l’impression sur le moment de n’avoir que des relations superficielles avec les personnes qui m’entourent. Mais dès que les circonstances qui nous ont réunies disparaissent, c’est comme si la relation disparaissait d’elle-même, comme si elle était incapable de perdurer pour elle-même, comme si je n’étais pas capable de la maintenir en vie, arrachée à son substrat. J’ai rencontré beaucoup de personnes, j’ai partagé des choses avec ces personnes, parfois fortes, mais dès que les routes s’éloignaient, je n’ai jamais rien fait pour maintenir le lien. Le peu de liens du passé qu’il me reste ont été portés à bout de bras par les autres, jamais par moi. D’autres, inconnu-e-s, font un pas vers moi, mais je ne le saisis pas. Je ne serre pas les mains tendues, ne repêche pas les bouteilles à la mer.
Et je me trouve des excuses, pas le temps, trop difficile, plus rien à se dire, mais je sais bien qu’au fond c’est parce que je suis négligente. Je néglige de téléphoner de temps en temps, ou de répondre à un message, je me dis que je le ferai demain, ou après-demain, jusqu’à ce que je me rende compte que ça fait trois mois, là, que j’aurais dû répondre, et c’est trop tard. Et puis au bout d’un moment, les autres en ont marre d’être toujours celleux qui prennent les initiatives, qui sollicitent, alors els n’appellent plus.
Et l’on revient sans arrêt à cette impression d’être à côté des choses plutôt qu’au milieu, spectatrice plutôt qu’actrice. Je regarde ma vie de loin, depuis une bulle, comme si elle m’échappait. Mon implication dans des activités ou des relations n’est qu’une façade, au fond, je ne suis pas vraiment sûre de mesurer l’importance des choses, plutôt de regarder ce qui se passe. On perd des personnes qui nous sont chères, on se retourne, des années ont passé, et on se dit juste « tant pis », ça paraît tellement loin, ça paraît tout petit, ça paraît ne plus vouloir dire grand chose ; alors qu’au moment où l’on se connaissait, on envisageait même pas la vie sans ces personnes autour de nous. Parfois du jour au lendemain, parfois au long des semaines qui s’effilochent, elles disparaissent, sans bruit, sans qu’on s’en rende compte. On se dit tout le temps qu’on pourrait les retrouver, mais on ne le fait jamais, et si un jour on essaie, on s’aperçoit que leur trace est perdue.
Alors je m’enferme dans une routine solitaire où, n’ayant plus beaucoup d’amis à négliger, je n’ai plus qu’à négliger des objets. Invariablement, je m’affale sur mon canapé sitôt rentrée chez moi le soir, regarde des âneries à la télévision, échange quelques mots, parfois, dans une vie virtuelle, en me disant que c’est de ma faute et que la vaisselle pourra bien attendre un jour de plus.
Je me trouve pathétique, geignarde et infidèle.
Mon offre de billets à la demande tient toujours. Puisque je suis en ce moment incapable d’initiatives, vous pouvez passer commande, comme cette poignée d’irréductibles que j’aime et qui s’obtine admirablement à appeler en premier.
27 septembre 2006 à 4:24 pm
\o/ un billet \o/ \o/ o// \\o \o/
J’ai “perdu” (au moins de vue) pas mal d’amis sur les mécanismes que tu décris ici… Et trois mois, pour répondre à un message, chuis pas d’accord, c’est pas TROP tard. Tard, oui, trop tard au point d’abandonner, non.
Et t’es pas pathétique. Ni geignarde. Et je crois pas que tu sois infidèle non plus.
27 septembre 2006 à 6:27 pm
Je vais peut être être dure mais tu n’as que 2 options : ou tu continues comme ça et tu négliges tes besoins ou bien tu te mets un coup de pied au c… et tu bouges. J’ai connu cette situation, je sais que c’est pas simple, ni facile.
)
Tu as conscience de tous ces trucs et c’est déjà un grand pas.
Si tu te sens bloquée, va en parler à quelqu’un histoire de comprendre pourquoi tu n’évolues pas, pourquoi tu reproduis les mêmes schéma qui au fond ne te conviennent pas puisqu’ils te servent juste à t’auto-deprecier. Tu es certainement bien plus capable que tu ne le penses.
Mais s’il te plait, fait quelque chose. Parce que tu dis toi même entre ces lignes que tu n’es pas heureuse comme ça.
Le bilan théorique est fait, il est temps de passer à l’action.
27 septembre 2006 à 6:33 pm
la vie est trop courte, ça serait bête de ne pas en profiter pleinement
faut pas que tu passes à côté des bonnes choses
27 septembre 2006 à 7:06 pm
Profitant de l’offre des billets à la demande, et de façon très égoïste, parce que je serai peut-être le seul à être intéressé : anecdotes, souvenirs et bilan de ton passage à l’Ircam ?
28 septembre 2006 à 9:01 am
Bladsurb, tu ne seras certainement pas le seul intéressé !
28 septembre 2006 à 9:11 am
un petit billet en tchèque sur le violon? je rigole!
as-tu qques belle anecdotes de voyage à nous raconter? ou un billet sur tes bouquins et tes fikms préféréds?
c’est peut être bateau mais je trouve ça interessant
)
voilà!
28 septembre 2006 à 9:18 am
Ah oui, très bonne idée que l’idée de Bladsurb ! (euh sinon, tu n’oublies pas que je t’invite à Pleyel le 18/11, hein ?)
28 septembre 2006 à 1:41 pm
Chouette, une note. Depuis que j’attendais des nouvelles !
Moi aussi, je veux bien une note sur l’Ircam, histoire de savoir ce que c’est …
29 septembre 2006 à 5:53 am
Tiens, je me sens concerné par ce billet. Même si on se connait peu, j’étais content lorsqu’on se croisait. Viendras-tu au moins faire un tour, le 6 novembre ?
29 septembre 2006 à 8:13 am
Ayant, hélas, beaucoup de temps à passer en lecture et manquant cruellement de bonnes plumes exections faites de certains blogs que je visite très souvent, sachez chère “Négligente” que vos écrits me manquent, si, si !
Alors à très vite
29 septembre 2006 à 9:50 pm
Tiens bé justement je pensais à toi Nancy, en lisant un bouquin de TCC qu’il faut absolument que je te prête.
3 octobre 2006 à 10:21 pm
Incroyable, même s’il subsiste quelques différences, aucun autre article ne saurai décrire ce que je ressent aussi bien que celui-ci !
Je crois qu’il ne faut pas que le fait de ne pas avoir atteint le niveau “experte” dans les différentes activités que tu pratiques (as pratiquées) soit un obstacle à la poursuite. Ce n’est pas donné à tout le monde de parler le tchèque, jouer du violon, faire des broderies, bloguer de cette manière … Moi je ne sais rien faire de tout ça !!
5 octobre 2006 à 8:49 pm
On s’est croisées à deux reprises, mais le moment pour discuter était mal choisi…
La prochaine fois c’est la bonne j’en suis sûre !
ça te dirait de décoller les fesses de ton canapé et de boire un verre un de ces soirs ?
8 octobre 2006 à 9:55 am
L’offre de Taomin vaut aussi pour moi…
On habite pas loin l’une de l’autre, ce serait bête de ne pas en profiter…
Rester spectateur de sa vie ou s’y débattre vainement, finalement, telle est la question.
Même consciente parfois que mes efforts pour me bouger les fesses sont inutiles dans l’absolu, je reste persuadée qu’il y a des rencontres humaines à ne pas louper, des moments à vivre, des découvertes à faire.
Pour donner un sens à sa vie, tout simplement.
14 octobre 2006 à 2:58 pm
hey salut toi !
je me demandais ce que tu devenais, désolé pas le temps de passé sur msn, et le peu de temps où je me connecte tu n’es pas là, dommage…
j’éspère pouvoir avoir de tes nouvelles bientôt, et le musée tient toujours si tu veux. à plus, bis.
24 octobre 2006 à 5:10 pm
alors : etant donné les dates des derniers articles, normalement une note va paraître pour debut novembre. non?
a bientot !
15 novembre 2006 à 5:09 am
Je connais ça. Parfaitement.
C’est par périodes, chez moi.
Ca s’en va et ça revient.
Là, je sens que je reprends pied dans la vie.
Je te souhaite la même chose.
N’hesite pas à te faire aider, ça peut être très constructif !
22 janvier 2007 à 6:06 pm
Alors pour une fois, que je tombe sur un blog dont je dévore les notes… Voilà que son auteur(e) nous file entre les mailles de la toile pour aller vers d’autres occupations… ^_^.
Tu sais l’envie ça va ça vient, ce n’est pas facile d’avoir une constance et de trouver des choses intéressantes mais c’est bien parfois de s’accrocher à un projet.
Au plaisir de te (re)lire
5 février 2009 à 7:37 pm
Bonsoir,
On ne se connaît pas, on ne s’est jamais croisé… mais qu’est ce je me retrouve dans ces lignes dévorées.
Il y a peu d’écrits qui m’atteignent à la réflexion ; je ne sais pas trop si je dois te souhaiter bonne continuation étant donné l’absence de dévotion, alors je vais me contenter de félicitations…
Douloureuses félicitations.
19 avril 2009 à 11:41 am
j’ai l’impression de connaitre cette voix. J’entends un peu de la mienne troublamant…c’est pas mal je trouve anyway de Jonathan Hecht
13 avril 2010 à 3:09 am
Transat AG2R…
Transat AG2R 2010 La Mondiale (Concarneau - Saint Barth) : le site d’Henri-Paul Schipman et Pierre Canevet est en ligne. Suivez chaque jour leurs billets transmis depuis leur bateau par satellite….