Jeannot
Chaque matin et chaque soir de la semaine, j’emprunte, à pieds, la rue Cabanis. Outre l’évidente contrepèterie (qui a fait glousser des générations d’ados boutonneux, que la seule évocation du mot « haschich » fait rire, sans même avoir besoin d’en fumer), cette rue parisienne a la particularité d’abriter l’entrée principale du centre hospitalier Sainte-Anne, établissement principalement étiqueté « psychiatrique » bien qu’on y pratique d’autres disciplines (dont la neuroradiologie, je suis bien placée pour le savoir).
Mais, une fois n’est pas coutume, ce n’est pas de mon cerveau malade que je vais parler, mais de celui de Jeannot le Béarnais, dont le plancher éponyme est exposé, derrière une vitre, dans la rue, depuis quelques mois, et au pied duquel je passe, chaque matin, et chaque soir.
Il y a trois panneaux de verre, à l’intérieur desquels on a installé les lattes d’un plancher de chêne, gravées au couteau et poinçonnées par Jeannot, reclus dans sa chambre, un peu avant qu’il ne se laisse mourir. Les gravures et les poinçons réguliers égrennent un texte délirant, grammaticalement à peu près correct, si l’on excepte l’absence de ponctuation, pourvu d’une logique interne parfaitement inintelligible… l’expression pure, crue, nue, du délire, de la souffrance et de la folie.
Jeannot n’a pas eu une vie facile. Son père, violent, s’est pendu à son retour de la guerre. Dans son village, la famille était tenue à l’écart, crainte. J’imagine l’ambiance autour de la maison, les villageois détournant leur chemin pour l’éviter, les rumeurs, j’imagine la maison des Gaunt dans Harry Potter, ou celle de la « sorcière » de Big Fish, ou de la maison de la Nouvelle-Orléans des Mayfair d’Anne Rice, Deirdre oscillant dans son fauteuil à bascule sous le porche, quelque chose d’inquiétant, de poussiéreux, d’abandonné. Jeannot a une sœur, Paule. Et une mère. Qui meurt. Jeannot et Paule la gardent plusieurs jours dans son fauteuil, auprès du feu, pour la réchauffer. Puis, l’enterrent sous l’escalier de la maison. Enfin, Jeannot s’enferme dans sa chambre. Peut-être même, ne bouge-t-il pas de son lit pendant des semaines. Il a franchi pour de bon la limite qui sépare les fous des sains d’esprit, si elle existe, il a basculé. S’en rend-il compte, est-il entièrement enfermé dans la folie qui l’a gagné, a-t-il glissé progressivement en elle, y est-il brutalement tombé ? Il grave le plancher autour de lui. Des phrases sur les nazis et les papes, son esprit qu’il sent contrôlé, et d’autres choses. Et il meurt.
Le plancher reste là, un moment. Puis, il voyage. Et atterrit rue Cabanis, dans la rue, entre un hôpital psychiatrique et les passants, entre l’intérieur et l’extérieur, exposé comme une œvre d’art. Et je passe devant, deux fois par jour. Et je ne m’y fais pas.
Je ne me fais pas à l’intensité qui s’en dégage, un certain malaise, la souffrance exposée, l’enfermement. La vision de Jeannot enfermé dans sa tête, dans un délire que je ne peux comprendre (il serait encore plus effrayant que je le puisse !), des malades enfermés dans cet hôpital. Le plancher est censé être exposé à l’interface, être une ouverture, mais c’est un écran, un mur, quelque chose qu’on ne peut traverser, qui matérialise une frontière. Un écran où vient se projeter la folie contenue dans ce lieu, projetée depuis l’intérieur, visible de l’extérieur, mais sans contact, sans communication. Le verre qui l’entoure ne fait pas oublier l’opacité du chêne.
L’intimité de Jeannot livrée en pâture aux passants me dérange. Elle me rappelle, comme un écho, l’exposition sur Henry Darger que j’avais vue à la Maison Rouge, et fuie assez vite, à la différence que je n’étais pas seule à cette exposition et que l’humour avait été une confortable échappatoire au malaise.
Les spécialistes ont beaucoup glosé sur la nature du plancher de Jeannot : art brut ? Je ne sais pas. Je sais juste qu’il me dérange et me fascine, exerce une aura sur toute la rue, me pousse certains soirs à faire un détour pour l’éviter, d’autres, à passer de longues minutes devant lui à essayer de percer quelque chose. Attirance/répulsion, toujours. Et m’évoque cette phrase de Kundera que j’aime, et qui s’applique sans doute aussi bien au vide qu’au spectacle de l’insondable folie :
Qu’est-ce que le vertige ? La peur de tomber ? Mais pourquoi avons-nous le vertige sur un belvédère pourvu d’un solide garde-fou ? Le vertige, c’et aute chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi.
Je n’ai pas le vertige, habituellement. Mais la folie de Jeannot est un aimant, et un aimant, comme on le sait, peut aussi bien attirer que repousser. Suivant la charge que l’on porte.
1 novembre 2007 à 9:34 pm
Je n’ai rien d’intelligent à dire à ce sujet, malgré mes deux parents psychiatres. Mais ton billet m’a touché. Je crois que ça suffit.
8 novembre 2007 à 12:05 am
La folie… objet de tous les fantasmes, de désir(s) et de craintes, qu’on a envie d’approcher, de regarder, de vivre même, tout en reculant sans cesse devant, devant quoi ? Les limites de la raison, on ne peut plus floues, folles, mouvantes et ensorcelantes, car la raison est définie par la folie, si l’on écoute un certain Foucault (fou-cault ?)… Il y a de quoi être mal à l’aise, dans ce conflit entre désir et répulsion.
12 novembre 2007 à 6:55 pm
Mémoire d’une rue …
25 décembre 2007 à 5:52 am
artecraft, es-tu belle?
4 janvier 2008 à 3:09 pm
@sirque : je suis très laide, mais pour mon plus grand bonheur, tous les dégoûts sont dans la nature.