Enseignante

Ph.D. trilogy, episode 3

Vous avez tous cru que je me prenais pour la Douglas Adams du pauvre avec une trilogie en deux épisodes. Et bien non.

En dehors de leurs activités principales liées à la recherche, un bon nombre de doctorant-e-s se livrent à une activité toute aussi sacerdotale que la première : l’enseignement. Il y a plusieurs raisons à cela. La première est généralement financière, les charges d’enseignement supérieur étant un revenu d’appoint non négligeable au regard du montant de leurs revenus principaux. La seconde est directement liée à leurs perspectives professionnelles : l’obtention de la qualification au poste de Maître de Conférences est conditionnée à la justification d’une expérience d’enseignement. La troisième, plus rare et qui paraît incongrue à un nombre étonnant de gens, oserai-je le dire, c’est que… ça leur plaît.

Pour enseigner en thèse, il existe deux principales possibilités. La première consiste à assurer des vacations, charges ponctuelles, après lesquelles il faut courir constamment (la vacation est une proie timide), de préférence avec un peu de piston ou un efficace bouche-à-oreilles (hey, ça te dirait pas un TP de Cobol, la cousine du voisin de ma grand-mère cherche un esclave doctorant pour s’en occuper). Le revenu est irrégulier, mais la solution offre la maîtrise de son emploi du temps. La deuxième solution consiste à solliciter un monitorat d’initiation à l’enseignement supérieur, charge fixe d’enseignement accordée pour 3 ans et payée mensuellement quel que soit le nombre d’heures effectuées au cours du mois. Le service correspond à 64 heures d’équivalent TD par an. Outre l’avantage de la tranquillité (le monitorat est accordé pour les trois ans de thèse), cette expérience est bien reconnue par les commissions de spécialistes examinant les candidatures aux postes de Maître de Conférences, et offre en outre de l’ancienneté (et l’échelon de salaire qui l’accompagne) en cas de recrutement ultérieur. Il peut également servir de stage aux doctorants agrégés. La contrepartie, c’est qu’en cas de manque de temps à la fin de la thèse, il n’est pas possible de « lever le pied » sur la charge d’enseignement.

Connaissant mon goût pour l’aventure, ma confiance en mon avenir professionnel et l’intérêt que je porte à l’argent, vous avez évidemment déjà deviné que j’ai choisi d’être monitrice.

Les monitorats sont gérés par des structures appelées Centre d’Initiation à l’Enseignement Supérieur, qui assurent le recrutement, l’affectation et la formation des moniteurs. Chacun de ces quatorze centres regroupe plusieurs établissements d’enseignement supérieur (essentiellement des universités) suivant des critères géographiques. Pour ma part, je dépends du C.I.E.S. de Jussieu, dont dépendent les universités Paris 6 et 7 bien sûr, mais aussi Paris XII (Créteil-St Maur), Paris XIII (St Denis-Villetaneuse), l’université de Marne-la-Vallée, et, plus exotique, l’Institut de Physique du Globe, le Muséum d’Histoire Naturelle, l’Observatoire et le Palais de la Découverte.

Il y a environ 600 moniteurs et monitrices au CIES Jussieu, dont quinze sont affecté-e-s au Palais de la Découverte. Je ne pouvais pas louper une occasion pareille de ne pas tout faire comme tout le monde, n’est-ce pas ?

J’ai donc effectué mes deux premières années de service au Palais de la Découverte, lieu mythique de mon enfance, temple un peu désuet de la médiation scientifique (« vulgarisation » est un vocable politiquement incorrect entre les murs poussiéreux du Palais), dont j’ai découvert les coulisses non sans une certaine excitation. J’y ai eu l’occasion d’accueillir des curieux de tous âges, de tous niveaux scolaires, et découvrir le plaisir d’observer, parfois, cette petite lueur, mélange de surprise et de satisfaction, qui naît dans le regard de quelqu’un qui vient de s’emparer d’un fragment de connaissance nouvelle, d’appréhender ce que peut dissimuler une porte qui vient de s’entrouvrir. J’y ai découvert le frisson d’être sur l’estrade fixée par trente paires d’yeux curieux, le trac d’être prise au dépourvu par une question imprévue, le difficile équilibre entre la rigueur scientifique et l’accessibilité du discours qui caractérise l’exercice de vulgarisation, quelques ficelles pour susciter l’intérêt et capter l’attention, la fierté d’être regardée voire admirée comme dépositaire et transmetteur d’une connaissance, le plaisir d’être remerciée pour cela, verbalement ou dans le simple sourire d’un enfant ou d’un vieillard, tout aussi explicite qu’un mot.

Cependant, une frustration m’a poursuivie au cours de cette expérience, quelle qu’ait été sa richesse : mes visiteurs de passage, après une rencontre furtive, disparaissaient bien vite, et je n’en entendais plus parler. Comme tout étudiant fauché qui se respecte, j’avais dans mes jeunes années donné des « petits cours » dont j’avais gardé le souvenir plaisant d’un travail de fond, d’un suivi, d’un accompagnement d’au moins quelques mois. Le temps de transmettre un peu plus que du savoir, d’observer des progrès, le résultat d’un travail commun, de nouer un lien, une forme d’attachement aussi.

Pour être complètement honnête, ce n’est pas la seule raison qui m’a conduite à quitter le Palais à l’issue de ces deux premières années de monitorat. Après une prépa, une école d’ingénieurs, un master recherche dans un institut physiquement détaché de la fac et un retour en école pour ma thèse, je me voyais assez mal débarquer aux qualifications la bouche en cœur et être candidate à un poste de maître de conférences en n’ayant moi-même jamais mis un doigt de pied dans une université. Toujours est-il que j’ai salué une dernière fois les augustes mur du Palais cet été et rejoint une affectation un peu plus dans la ligne du parti, pour encadrer des travaux pratiques de programmation à Jussieu. Un truc plus « mainstream », en somme. Pour peu que vous ayiez usé quelques fonds de culotte sur les bancs de la fac, et subi des séances de travaux dirigés sous la houlette d’un jeune bigleux en blouse, vous voyez ce que je veux dire : la jeune bigleuse, maintenant, c’est moi.

J’ai découvert (sans enthousiasme débordant je dois dire) quinze jours avant mes étudiants le langage que j’étais censée leur enseigner, ce qui, je trouve, en dit assez long sur la qualité de l’enseignement dans une des universités les plus internationalement reconnues de France (hum hum). Mais là n’est pas la question, car le semestre passé m’a d’abord appris une chose : en première année de licence (première année d’université, donc, pour ces tout frais titulaires du baccalauréat), les connaissances proprement dites ne représentent qu’une assez petite partie de ce que l’on peut transmettre à ces attachantes jeunes pousses qui sont en formation dans tous les sens du terme.

J’emploie le terme attachement sans hasard aucun. À l’issue de mon premier semestre d’enseignement à la fac, c’est avec un peu de tristesse que je souhaite bon vent à ces étudiants que je ne croiserai probablement plus jamais. J’ai su en quelques heures les prénoms de chacun, repéré leurs besoins, leurs faiblesses, leur tempérament, et tenté de les accompagner au mieux. Je me suis efforcée de rassurer les stressés, de mettre sur la route de l’autonomie les plus scolaires, d’aider en douceur les trop fiers pour demander de l’aide, de ne pas faire perdre leur temps aux plus doués. À tous, j’ai tenté de transmettre une envie d’apprendre, une façon plus adulte et responsable d’envisager leurs études, non pas via l’obligation et la sanction comme la plupart d’entre eux les abordaient jusqu’au lycée, mais comme la construction de leur avenir et la définition de leur projet. Tout cela étant bien indépendant des récursions, des fonctionnelles ou des arbres binaires de recherche.

Je crois avoir établi un bon contact avec « mes » étudiants. L’expérience du Palais m’a appris à gérer mon trac et les séances de travaux pratiques sont moins anxiogènes que les cours magistraux. L’âge est un atout, aussi les étudiants s’adressent plus volontiers au jeune bigleux assistant-TP qu’au vieux croûton chargé de cours-TD, semble-t-il. Autant je peux me plaindre à maintes occasions de me sentir vieillir, autant, en cours, je ne me sens pas beaucoup plus âgée que les élèves, pas très loin d’eux. La question du tutoiement ne m’a pas préoccupé longtemps; j’aurais trouvé ridicule de les vouvoyer (bien que j’apprécie qu’eux le fassent, sans exception), et je ne pense pas qu’ils l’aient pris comme un manque de respect. On a parfois plaisanté. Je me suis sentie plutôt à l’aise. Moins en représentation qu’au Palais, d’une certaine manière, où j’étais là pour donner une forme de spectacle et où l’on payait pour me voir jouer les guignols dans la salle Pi. Au Palais, j’enseignais à des spectateurs ; à Jussieu, j’ai le sentiment d’enseigner aux jeunes adultes que mes étudiants sont en train de devenir. Je me projette plus facilement à leur place, le contact est différent, et me plaît davantage.

Bon, quand un étudiant, à la troisième séance de TP, lève la main pour demander « Madame, est-ce que je peux aller aux toilettes ? », il est assez difficile de nier que ça fait un drôle d’effet.

Une semaine avant leur examen, un étudiant m’a contactée par e-mail pour des questions de dernière minute. Il me demandait, avec quelques camarades, s’ils pouvaient me rendre visite pour avoir des éclaircissements sur certains points du cours. J’étais un peu gênée. Il me semblait à la fois bien naturel d’encourager cette volonté de travail et cette prise d’initiative, et déontologiquement douteux d’accéder à cette demande tandis que 700 étudiants d’autres groupes n’avaient peut-être pas accès à la même aide. Je ne voulais pas non plus court-circuiter le maître de conférences avec qui je travaille en binôme. Après une bonne demi-journée à me tarauder l’estomac et sur les conseils avisés d’un ex-fréquentateur des bancs de la fac, j’ai tranché en fixant deux heures de permanence à mon bureau ouvertes à tous les étudiants sous ma charge, soit une cinquantaine, considérant que ce qu’offraient les autres enseignants à leurs élèves n’étaient pas mon problème et qu’en offrant la même chance à tous les miens, je ne favorisais personne. Mais le dilemme m’a sérieusement tarabustée. Je dois trop m’impliquer.

Surtout si l’on considère qu’en fin de compte, un seul étudiant s’est déplacé jusqu’à mon bureau le jour dit. Celui, précisément, qui avait sollicité mon aide. Bien sûr.

Les notes finales du module sont arrivées quelques jours après l’examen, un peu avant Noël. C’est presque plus enfiévrée que pour mes propres résultats de contrôle que j’ai consulté celles de mes étudiants, avec l’envie qu’ils réussissent, l’envie de voir si le travail avaient payé. C’est que je les aime bien, mes étudiants. Surtout ceux qui ont un peu de mal et qui m’ont souvent posé des questions, forcément, j’ai passé plus de temps avec eux, j’ai vu leurs efforts. L’ennui, c’est que ce sont précisément ceux-là qui n’ont pas que brillé à l’examen, alors j’étais un peu déçue pour certains d’entre eux. Je m’implique trop.

Pour finir sympathiquement le semestre, j’ai eu l’idée de proposer à mes étudiants de se retrouver pour un verre dans un pub que j’affectionne tout près de Jussieu, pour y avoir passé quelques soirées en compagnie de geeks pur jus mais néanmoins civilisés. J’ai attendu la fin de tous leurs examens, considérant qu’il était mal venu de les détourner de leurs saines révisions de dernière minute dans ma position de prof. Quand j’étais étudiante, j’aurais trouvé sympa qu’un chargé de TP propose quelque chose de ce genre, un échange moins formel, un autre cadre que la salle de TP pour des discussions un peu plus « méta ». Et puis, j’avoue, ça me faisait un peu de peine de ne pas les revoir une dernière fois avant de les laisser s’envoler vers leur deuxième semestre. Mes premiers étudiants… Il semblerait que j’aie négligé plusieurs aspects de la psychologie élémentaire de l’étudiant lambda, j’imagine. En premier lieu, que deux jours après les partiels de décembre, on a tout sauf envie de retourner à la fac, dans le cas improbable où l’on n’a pas déjà sauté dans le train qui file droit vers la dinde et le réveillon farcis aux parents. Ensuite, que le lendemain des partiels, on boit, et que donc le surlendemain, on cuve. Enfin, que même si elle était cool (pour une prof), on n’a pas forcément envie de boire un verre avec sa prof. Peut-être même qu’on trouve ça bizarre qu’elle propose ça.

J’ai donc pris une bière (lui, un coca), avec un étudiant. Oui oui, le même. Il m’a même envoyé par mail de gentils vœux de bonne année, il y a deux jours, à quoi j’ai répondu courtoisement sans plus, avant que ça ne fasse trop.

Tout ça m’a fait un peu de peine. J’ai dû m’impliquer un peu trop. Je me suis plus attachée à eux qu’eux à moi en tous cas, c’est certain. Pourtant, si ce que j’ai fait a servi à un seul étudiant, qu’il s’agisse de donner ce coup de main avant les exams ou de prendre un pot pour parler un peu de la fac, les études, la vie l’univers et le reste, je sais que je suis prête à le refaire, et que je le referai. Avec le même genre de questions, la même tristesse en pensant aux 49 qui s’en contrefoutent, et la même satisfaction pour le cinquantième. J’ai l’impression vague qu’on est un bon enseignant tant qu’on est prêt à travailler pour ce un sur cinquante et se satisfaire de ce qu’on a réussi à faire pour lui, et tant pis si le rendement est faible, tant qu’il n’est pas nul, je refuse de dire qu’il est négligeable. Et réciproquement, que le jour où l’on pense qu’un sur cinquante, ça ne vaut pas le coup, mieux vaut raccrocher la craie.

Si d’aventure la carrière d’enseignante-chercheuse se décidait à m’ouvrir les bras, émotionnellement parlant, j’ai l’impression que je me préparerais des fins de semestre difficiles.

Ah, oui, au fait, sinon, bonne année.

9 réponses à “Enseignante”

  1. Valise a dit :

    Bonne année à toi.
    Eh oui, pas facile de suivre des étudiants, pendant une semaine, un semestre ou une année, et de les voir partir sans vraiment se retourner…
    Tiens, ma maman qui est prof en primaire a eu la surprise pendant les vacances de voir débarquer à la maison deux anciennes élèves à elle (des mômes qu’elle a eu en classe ya une petite dizaine d’années)… Ça lui a fait bien plaisir ! :)

  2. lise a dit :

    Une belle année pour toi aussi !

    Ne rien attendre, pour pouvoir donner vraiment, c’est tout l’enjeu de ces métiers à forte composante humaine.
    Même si les autres élèves ne le manifestent pas forcément, ton empreinte est là, forcément.

  3. Gabriel a dit :

    Bon, bah en fait, tu n’as pas besoin de répondre à mon questionnaire, je n’ai qu’à faire des liens vers ton blog :-p

    Bonne année.

  4. pat la fourmi a dit :

    ah les joies de l’enseignement….c’est toujours difficile de ne pas s’impliquer, sinon ça devient beaucoup plus fade
    bonne année!

  5. eustazio a dit :

    Bonne année !

    D’expérience (pas la mienne, j’ai un pote enseignant) l’intéraction avec les élèves dépend fortement du crû. Il faut donc pas le prendre pour toi, et te dire qu’une année ca va te tomber dessus alors que tu n’auras rien fait de plus. Et puis un élève c’est pas si mal, je trouve.

  6. Nadine a dit :

    Je rejoins eustazio, ça dépend du cru. Ne t’inquiète pas! Et puis, tu es peut-être juste mal tombée dans l’emploi du temps. Et ils sont vraiment jeunes aussi, la relation prof/élève du lycée n’est pas loin dans leur tête… c’est plus facile après la deuxième année de fac.

    Comme toi, j’ai tendance à trop m’impliquer émotionnellement avec les élèves/étudiants, mais c’est grâce à cela que tu peux être à leur écoute, savoir comment les prendre individuellement et les faire avancer. Je pense que c’est une qualité quand on enseigne aux “débutants”, moins vrai peut-être quand on s’attaque à des cours de spécialisation.

    En tout cas, si tu aimes enseigner et que tu envisages une carrière universitaire, réfléchis bien… franchement, si j’avais su dans quoi je m’embarquais, je serais allée direct en IUFM au lieu de faire une thèse en informatique!!!

  7. Agee a dit :

    Arthritis Relief: Living Arthritis Free at Age 93

    Do you suffer from arthritis pain? Is life after arthritis becoming more difficult everyday? Do you wish you could feel like you are twenty again?

  8. Prof blasé a dit :

    Il ne faut pas désespérer… et surtout ne pas voir des échecs personnels alors qu’on a affaire à des facteurs que l’on ne maîtrise pas. Oui, souvent, une bonne partie des étudiants n’en a rien à faire du sujet qu’on enseigne. Dans certains endroits, c’est pire - j’ai une amie qui a des élèves de BTS qui ne font strictement rien et vont à un échec certain à l’examen final…

    J’avais écrit sur le sujet:
    http://david.monniaux.free.fr/dotclear/index.php/2008/01/21/109-comment-ne-pas-etre-un-enseignant-malheureux

  9. Ali Baba a dit :

    Très chouette ce témoignage :-)

    Pour ma part je n’ai pas eu la chance d’obtenir un monitorat, donc je me suis contenté de quelques heures de TD (deux groupes la première année, un la deuxième, zéro la troisième). Et j’ai bien aimé, mais purée ça demande de la préparation… une journée de boulot pour 1h de TD, à peu près. Plus rentable quand on a deux groupes à suivre qu’un seul ^^

Laisser un commentaire