Rupture
Carnaval des blogs médicaux
Chère C.,
Je te quitte. Voilà . J’aurais aimé te le dire en face, mais tu ne réponds pas à mes coups de fil, impossible de te parler ou te voir, il ne me reste que la plume. C’est un aveu d’échec, difficile à faire et lourd de conséquences, mais je ne vois plus d’autre issue à notre relation. Je dois partir. Nous ne nous reverrons plus.
Je pensais que notre relation était partie pour durer. Si je m’en tenais à ce que tu m’as dit dès notre première rencontre, nous aurions pu aller très loin ensemble. Ce n’est pas de gaieté de cÅ“ur que je constate aujourd’hui que ce ne sera pas le cas. Ne fais pas semblant d’être surprise : la dernière fois que nous nous sommes vues, tu as bien dû sentir que quelque chose n’allait pas, ou alors, tu es encore moins attentive que je ne le croyais. Tu m’as menti, froidement, et avoué que tu t’étais peut-être trompée, en me regardant dans les yeux comme lors de ton mensonge. Je me suis sentie trahie, et quand la confiance est brisée dans une relation de ce type, il n’y a plus rien à faire. Tu m’as à peine regardée, tu ne m’as même pas touchée !
J’en ai connu d’autres, tu sais, beaucoup d’autres. Des hommes et des femmes, de tout âge. Tu es loin d’être la première. Nous en avons parlé, mais tu ne voulais pas trop en savoir, dans le fond, puisque malgré tout ce que j’avais pu te dire, tu voulais commettre les mêmes erreurs. Certains m’ont bien traitée, bien mieux que tu ne l’as fait, dans le respect et l’empathie. Je me souviens encore d’O., qui m’a passé le savon de ma vie et qui m’a sauvée, qui a su trouver les mots pour me faire rester quand il le fallait. Et de N., qui avait tant l’air d’y croire, qui souriait à mes plaisanteries, qui m’a traitée comme une personne humaine à part entière, dont j’attendais les visites avec impatience et le cÅ“ur battant ; j’avais de l’admiration pour lui, pour son intelligence si évidente, sans que cela mette trop de distance car il savait me traiter d’égal à égale. C’est lui qui est parti au loin, ainsi va la vie. Difficile de maintenir une relation durable dans ce monde qui est le nôtre, le vôtre, vous qui êtes des pigeons voyageurs.
Il n’y a que B. que je vois régulièrement. Tu le sais, et tu savais que ma relation avec B. ne mettait en rien en danger celle que j’essayais de construire avec toi, elle est d’un autre ordre, plus superficielle, sans crise, sans heurts, B. est une sorte d’image maternelle, l’image de la bonne cantinière ou de la mère maquerelle auprès desquels les guerriers viennent se reposer. B. m’écoute et se soucie de moi, il sait lire entre mes mots et ne se contente pas de ce que je semble lui dire en premier plan. Je vois B. depuis sept ans, c’est sûrement la différence entre toi et lui. Notre union est même officialisée sur un bout de papier. Nous nous sommes choisis mutuellement. Toi, je ne t’ai pas choisie, tu t’es imposée à moi. Dans l’ordre des choses, ce serait à toi de me quitter, c’est souvent ainsi avec les gens comme toi, mais pas cette fois, cette fois, je m’en vais, et je te demande de me rendre tout, les photos, les lettres, je veux emmener mon histoire avec moi et ne rien laisser dans tes tiroirs.
Tu n’as peut-être pas l’habitude d’être quittée ainsi. Tu comptes sur ta réputation, tu es connue pour être un très bon parti, il y a même une liste d’attente. Peut-être es-tu trop sûre de ton pouvoir, te sens-tu irrésistible ? en position de force ? la loi de l’offre et de la demande t’est clairement favorable, alors tu peux te servir à ton choix. Tu en as perdu ton âme sur le chemin, ma pauvre. Je ne suis pas comme les autres. J’ai peut-être plus d’expérience que ceux qui se laissent maltraiter pour tes beaux yeux, ils n’ont pas connu suffisamment d’histoires ratées et douloureuses, ils ne connaissent pas tes stratagèmes, ton entreprise d’humiliation a bien marché, ils se laissent embobiner par tes beaux discours sans essayer de les comprendre, ils n’ont plus assez d’estime d’eux-mêmes pour décider de te quitter.
Alors je repars sur la route de l’errance, à la recherche de quelqu’un qui te remplacera. il faudra repartir de zéro, je le sais, reconstruire pierre à pierre, se raconter, de nouveau, se jauger l’un l’autre, et voir si l’on peut installer la confiance, le respect mutuel, l’écoute, qui ont tant manqué pour que j’accepte encore de te suivre. Je suis fatiguée d’avance, mais je veux y croire. Je choisirai peut-être un homme, cette fois, car tu m’as tant déçue que je chercherai ton antithèse. J’aurai besoin de l’admirer un peu ; de savoir que je peux tout lui confier, sans qu’il me juge ; d’avoir confiance en lui, ses conseils et ses choix ; il écoutera aussi ce que je dirai et l’incorporera dans ses décisions, il ne me traitera pas comme un enfant ; je pourrai le voir assez souvent, et quand nous nous verrons, il ne regardera pas sa montre et m’accordera le temps dont j’aurai besoin ; il répondra à mes questions et ne me prendra pas pour une idiote, il me parlera franchement, saura jauger d’un simple regard ce qu’il peut me dire et ce qu’il doit encore garder pour lui ; il comprendra ce que je ressens et me considérera avec bienveillance, sans tomber dans l’excès car il devra se préserver aussi. Ce sera une relation saine et équilibrée, basée sur la confiance. Il sera mon premier médicament, ce que tu n’as jamais su être. Je sais que je le trouverai.
Il y a plein d’autres neurologues dans l’océan.
***
NB. Ce texte est ma participation au premier Carnaval des blogs médicaux, initié par le fameux Dr. Lawrence Passmore, sur le thème « relation soignants/soignés », thème passionnant et riche s’il en est. J’ai tenu à y participer d’une part parce que ce thème, déjà traité dans plusieurs pages de ce blog, m’intéresse hautement, mais aussi parce que le carnaval dans sa globalité a la grande qualité de rassembler des soignants et des soignés, dont les vues ne se rencontrent pas assez souvent à mon avis. À la fois patiente et lectrice assidue de blogs médicaux, je pense qu’il faut se féliciter de cette rencontre virtuelle. J’aurais pu recycler des choses déjà écrites, ou faire une note plus synthétique et plus sérieuse sur ce que je pense de cette problématique, mais j’ai trouvé plus amusant de l’aborder d’une manière plus originale, et je pense quelque part (mais c’est sans doute un peu prétentieux) qu’on pouvait attendre de moi ce genre de contribution. Réponse et synthèse sur le blog du carnaval dans quelques jours !
29 janvier 2008 à 2:13 pm
Ah… quel beau billet que voici… Dommage que ne soit pas neurologue
Toutefois, bientôt, je serais dans le sud de la région parisienne !
29 janvier 2008 à 3:09 pm
bravo!
une lettre à faire lire de toute urgence à quelques médecins….
mais “il y a plein d’autres neurologues dans l’océan”? tu ne vas pas tous les noyer quand même?
29 janvier 2008 à 3:13 pm
Ne me tente pas, Pat, ne me tente pas !
29 janvier 2008 à 5:03 pm
Merci Artefact, Ã mon avis ce sera une des perles du carnaval.
(le “fameux” me fait rougir et me gène à la fois)
4 février 2008 à 12:50 am
1er carnaval des blogs médicaux !
Le grand jour est enfin arrivé ! Après deux mois d’organisation, voici la première édition du carnaval des blogs médicaux ! Le principe succinct, pour les rares n’ayant pas suivi, nous vient des amériques. Le but étant d’amener Å
4 février 2008 à 11:27 pm
Trsè joli texte
Ceci dit, pour trouver un neurologue à l’écoute comme cela, je crains qu’il ne faille des recherches..;
Tous ceux que j’ai croisés depuis que mon mari a une maladie neurologique ne se sont guère intéressés qu’à ses neurones grillés, mais pas à la vie qui va avec au quotidien
7 février 2008 à 1:23 pm
et bien et bien…
quelle belle rupture!
j’aurais bien un ou deux neurologue que je mettrais “au canal” (comme on dis dans ma ville d’adoption de Sète!
ben non! je vis pas à Venise!
riiires
ta lettre est vraiment superbe de suspens…
vive le carnaval!
c’est obligé qu’on en face qu’un par an ou on peut en faire un autre!
je vois que ça inspire bien et pleins de personnes!
j’adooooooooooooooooore!
merci à Pat, notre Fourmi, grâce à qui, je me délecte de vous lire tous!
merci à toi pour ce chef d’oeuvre de la rupture médicale conssomée et assumée!
17 février 2008 à 6:06 pm
Coucou! J’écrirai une lettre ouverte à mes soignants pour dire ce que je ne réussis/peux pas leur dire en face… Mais pas pour le concours. Juste pour mes lecteurs.
Au fait, j’ai mis à jour mes liens, enfin, tu es sous “blogs non sep” comme demandé, et sous “auteurs’.
A part ça, tu n’as pas de newsletter? J’oublie de passer sur certains blogs si on ne me le rappelle pas, entre les soins quotidiens lourds et autres, maintenant, ma vie se complique! BIZ et bonne fin de dimanche!
23 mars 2008 à 2:44 pm
SEP ÂQUES!
biz chocolatées!
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