Doctorante
Ph.D. trilogy, episode 1
Expliquer à une personne n’ayant jamais côtoyé de près ou de loin un laboratoire en quoi consiste le travail de préparation d’une thèse relève un peu de l’exploit. Pour tout dire, cela relève même de très près de la pub pour l’utilisation parcimonieuse des antibiotiques. Imaginez le dialogue.
- Tu fais quoi dans la vie ?
- Je prépare une thèse.
- Ah, tu es étudiante ?
- Non, je travaille, dans un labo de recherche.
- Ah, tu es chercheuse alors !
- Pas encore, je suis doctorante, enfin, thésarde quoi.
- Ah, mais tu poursuis tes études alors ! Et c’est tes parents qui te les payent ?
- Non, j’ai un salaire, je suis jeune chercheuse.
- Mais tu as déjà ta thèse ?
Etc. etc.
Pas facile de faire comprendre que la préparation d’une thèse est une première expérience professionnelle dans le monde de la recherche, quand même les gens qui s’en occupent n’ont pas les idées très claires à ce sujet. Par exemple, dans l’enquête menée par l’ENST auprès de ses jeunes diplômé-e-s, la préparation d’une thèse est classée comme une poursuite d’études. Par exemple, dans cette école, où je prépare ma thèse, nous ne sommes pas géré-e-s par le département des RH comme les autres chercheur-euses, mais par un département dénommé Direction de la Formation par la Recherche, mettant en avant le fait que nous sommes en formation. Or oui, c’est vrai, nous sommes en formation dans le sens où nous apprenons notre métier, exactement comme tout nouvel embauché apprend son métier au cours des premiers mois de son contrat. Nous ne suivons que très peu de cours, qui n’ont pas grand chose à voir avec des cours pour étudiants en formation initiale (en école ou à l’université), mais plutôt avec de la formation continue. Nous fournissons un travail de recherche productif (publications, brevets, expériences, mise au point d’algorithmes… suivant les disciplines) pour lequel (la plupart d’entre) nous sommes rémunéré-e-s.
Rémunéré-e-s, oui, sauf qu’il s’agit parfois de bourses, parfois d’allocations, parfois de salaires. Et la distinction n’est pas seulement une question de montant ou de couverture sociale (bien que ce soit important), mais aussi une question d’image, de visibilité. Quand on reçoit une bourse, on ne vous donne pas d’argent en rétribution du travail que vous fournissez, mais on vous donne la charité pour vous aider à vivre pendant que vous faites quelque chose dont on suppose que vous êtes le principal bénéficiaire. Quand on sait qu’en général, plus de la moitié des membres d’un laboratoire de recherche sont doctorant-e-s, il devient évident que nous ne sommes pas uniquement là pour notre plaisir et notre formation: nous faisons tourner les laboratoires.
Mais au fait, qu’est-ce que ça fait de ses journées, un-e doctorant-e ?
Outre la consultation de sites Internet débiles, la sieste et la recherche effrénée de nourriture gratuite (préoccupations brillamment contées dans cette bande dessinée), il arrive (et même plutôt souvent) que le ou la doctorante s’adonne à une grande activité taboue : travailler. Dans un laboratoire scientifique comme le mien, ceci prend divers visages : faire de la bibliographie (lire des publications de revue ou de conférences exposant les travaux d’autres équipes de recherche partout dans le monde); réfléchir à différentes manières d’exploiter, prolonger, synthétiser, contredire ces travaux; programmer des simulations ou des algorithmes; organiser et réaliser des expériences destinées à valider ou invalider une théorie ou tester les performances de l’algorithme qu’on vient de mettre au point; rédiger des articles présentant ces résultats; rencontrer d’autres chercheur-euses lors de conférences, séminaires et occasions diverses; faire des réunions avec ses collègues pour mettre en commun son travail et faire émerger de nouvelles idées…
… et finalement (c’est un de seuls points qui caractérisent vraiment les doctorant-e-s par rapport à leurs aîné-e-s en poste permanent), pondre un rapport de 200 pages sur un sujet hyper précis résumant le travail de 3 années et le présenter devant une demi-douzaine de pontes lors d’un charmant happening baptisé « soutenance », à l’issue duquel on a enfin le droit de se faire appeler « Docteur Artefact ».
Remarquez d’ailleurs que le doctorat n’est pas un diplôme, mais un grade. Exactement comme un salarié qui reçoit une promotion et passe d’employé à cadre et de cadre à chef de service.
J’entends déjà ici ou là des accusations de quadricapillostomie. Pourquoi est-ce important de dire qu’un-e thésard-e n’est pas un-e étudiant-e mais un-e jeune professionnel-le ? Parce qu’on en a marre de s’entendre dire que c’est normal qu’on soit payé à peine plus qu’une misère puisqu’on fait des études (et qu’on s’amuse), de s’entendre dire en entretien d’embauche qu’on est « sans expérience » (voire, qu’on n’a rien foutu depuis notre dernier diplôme trois ans plus tôt), qu’on est étudiant-e-s, qu’on n’a pas un « vrai » travail (qu’on m’explique ce qu’est un vrai travail). Tout simplement parce qu’on aimerait bien que notre entourage comprenne ce que nous faisons…
C’est d’ailleurs pour ça que la Conférération des Jeunes Chercheurs, la principale association de doctorant-e-s et jeunes docteurs en France, s’est battue pour que le mot « thésard » disparaisse au profit de « doctorant » ou « jeune chercheur », parmi de nombreuses autres actions visant à faire reconnaître le doctorat comme une première expérience professionnelle.
Quant à savoir exactement ce que je fais dans ma thèse… d’abord apprenez ici que ça ne se demande pas, et ensuite faites-moi confiance : vous ne voulez pas savoir !
Pour en savoir plus, un document assez complet, le site de la CJC, le site de la Guilde des Jeunes Chercheurs. Touffus, mais j’indiquerai des liens plus précis vers des documents évoquant des points plus particuliers dans le prochain épisode de la Ph.D. trilogy, ou : pourquoi des tas de chercheur-e-s ont manifesté aujourd’hui devant le ministère délégué à l’enseignement supérieur et la recherche (et pourquoi vous n’en avez pas entendu parler au J.T. de 20 heures.)
24 novembre 2005 à 1:00 am
Heu, pour autant que je sache, le morceau de papier qu’on te remet lorsque tu accèdes au grade de docteur est bel et bien un diplôme. Sur le mien, en tous cas, il est écrite « Diplôme de docteur » et, en-dessous, « Vu (tous les pré-requis idoines), vu la décision du jury prononçant l’admission de l’intéressé […], le diplôme de docteur de l’Université Paris VI […] est conféré à M. Thomas Quinot pour en jouir avec les droits et prérogatives qui y sont attachés. »
Et si l’article 24 de l’arrêté du 30 mars 1992 relatif aux études de troisième cycle dispose que « Le grade de docteur est conféré par le chef d’établissement après la présentation en soutenance de la thèse ou des travaux. », l’article 28, lui, fait bien mention du « diplôme de docteur » délivré à l’impétrant.
24 novembre 2005 à 1:06 am
Farpaitement, au temps pour moi. Voilà même un lien qui l’atteste:
http://guilde.jeunes-chercheurs.org/Textes/Txtfond/A30_3_92.html
Zut alors, j’ai perdu un argument. N’empêche, je maintiens le reste
24 novembre 2005 à 1:12 am
Reste avec lequel je suis exactement entièrement d’accord, j’aurais pu écrire la même chose il y a trois ans. Mais je ne l’ai pas fait. Heureusement que tu es arrivée, pour servir le propos avec la plume de fort grande tenue qu’on a coutume de retrouver ici.
25 novembre 2005 à 1:18 am
Il est clair qu’en étant stagiaire, on se fait déjà bien exploiter, mais en plus en étant chercheur doctorant, ça relève de la vraie passion désintéressée de nos jours -_-. Je veux bien connaître le sujet de ta thèse, moi, tout de même (mais je peux attendre jusqu’au 7 décembre pour ça
). Perso j’arrête mes études dans 15 jours, j’en ai trop marre, je n’irai pas plus loin ; un p’tit stage, et après, un vrai salaire, dans 6 mois
. Bref, j’admirerais presque plus les doctorant pour les années d’étude (au sens large) supplémentaires que pour le niveau même acquis :p
25 novembre 2005 à 1:38 am
Ben, en ce qui me concerne, et en tant que thésarde (non boursière, non salariée, non payée), je me considère complètement comme étudiante (d’ailleurs j’ai la carte et les réducs)
µ
26 novembre 2005 à 1:59 am
Bah c’est finalement un peu comme les internes en médecine… un statut un peu bâtard entre stagiaire-larbin et étudiant-qui-fait-tourner-la-boîte, on te considère comme en formation mais tu en connais plus que les “anciens” sur certains points, on te dit que tu as tout à apprendre mais c’est toi qui te démerdes tout seul pour faire avancer le smilblick… Je me retrouve assez bien là dedans (ambiguité de terme sur le statut exclu)
27 novembre 2005 à 5:19 pm
Tu t’es fait eue, parce qu’à la fac, je dépends du service du personnel. C’est vrai qu’on est pas bien payé (ça dépends aussi de la variable rapport aux parents et indépendance), mais dans le privé, avec ma formation, à bac +5, y’a pas grand chose d’autre que chômeur…
27 novembre 2005 à 6:28 pm
Que ça fait plaisir d’avoir de tes nouvelles, ton blog était étrangement muet ces dernières semaines. Que se passe-t-il donc le 7 décembre : est-ce la journée des thésards? En tout cas, ça devrait être une date importante pour moi, car j’apprendrai alors le type de financement pour les débuts de ma thèse.
17 décembre 2005 à 9:10 am
Excellent texte, je prends des notes pour plus tard
12 février 2006 à 12:04 pm
Entièrement d’accord bien entendu, comme à peu près tous les doctorants je pense. J’ajoute que les thésards CIFRE ne sont pas forcément mieux perçus. Si j’ai le malheur de dire que je fais une thèse, le fait que j’aie un bulletin de salaire ne change rien, je reste un étudiant qui vit au crochet de la société en repoussant le moment où il devra aller trouver un vrai travail.
Par exemple, j’ai eu droit à :
- tu travailles ?
- oui
- tu fais quoi ?
- je fais une thèse, pour {explication brève du sujet, en application sur la problématique de l’industriel}
- ok, mais ça c’est en plus, ton travail c’est quoi ?
21 mars 2006 à 10:53 pm
lol elle est enorme la Bd
4 janvier 2008 à 3:42 pm
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